L’incroyable filiation d’un petit bateau un peu fou…

epsn0002bateau_je_sers_proue1profil-peniche-betonÇa se passe au XIXe siècle.
C’est encore l’histoire d’un mec… qui n’a rien d’un marin ; il est pépiniériste, profession on ne peut plus terrienne. Ce type a l’habitude de fabriquer de ses mains des caissons en ciment renforcé de fil de fer pour y mettre des orangers. Un jour, il se dit qu’il pourrait faire d’autres objets, plus élaborés, avec un matériau aussi docile. Il pense alors à un bateau, une simple barque, qu’il pourrait faire naviguer sur l’étang de sa propriété de Miramar, dans le Var. Mais le ciment (et le sable) ne sont pas assez rigides pour constituer seuls, une enveloppe capable de répondre aux exigences du vieil Archimède.
Joseph-Louis Lambot (c’est son nom) imagine alors une « combinaison de fer et de ciment » permettant de gagner en rigidité tout en diminuant le poids.
Et il fabrique sa barque (voir photo). C’est un gros engin de 2,96 m de long, 1,28 m de large, qui pèse… dans les 600 kg !. Mais ça marche. Tout fier, il promène sa petite famille qui applaudit. En fait, il en fait deux, identiques, l’une s’est perdue, mais l’autre existe toujours. Ces deux barques font l’objet d’un brevet déposé en 1855 et sont présentées à l’Exposition universelle, la même année. Elles connaissent un succès d’estime, sans plus, distinguées mais modestement primées.

L’histoire serait simplement plaisante si elle s’arrêtait là ; un bateau en ciment, pourquoi pas ? Rien de bien sensationnel. Mais attendez la suite. Ce que ne sait pas Lambot – et que peut-être vous ignorez – c’est qu’il réalise une première mondiale, car personne n’a jamais pensé à utiliser du ciment et du fer pour en faire un bateau. Ce n’est déjà pas si mal. Mais il y a mieux : tel monsieur Jourdain, il invente en même temps et sans le savoir le matériau-roi des temps à venir : le béton armé ! Eh oui, le premier ouvrage de tous les temps en béton armé est un bateau… Français, de surcroît. Cocorico ! Vinrent ensuite les ponts, gratte-ciel, barrages, et nos gracieux HLM. Tous doivent quelque chose à ce bon monsieur Lambot…

Au fil du temps, et bien avant le viaduc de Millau (en béton), les idées de Joseph-Louis séduisent plusieurs ingénieurs maritimes qui se jettent sur le béton pour construire des navires de mer, grands ou petits, péniches, cargos, bateaux de pêche, de guerre… et même l’église flottante « Je sers » amarrée à Conflans Sainte-Honorine. On en trouve de nombreuses traces au Service historique de la Marine. Entre autres, le plan joint imaginé par l’ingénieur Ghirardi pour une péniche de 30 m sur 7 et 2,35 m de tirant d’eau. Ces différents bateaux connaissent des fortunes diverses, car la mise en œuvre du matériau exige un savoir-faire très différent de ce maîtrisent les chantiers navals. Malgré de belles réussites (certaines toujours à flot) l’application du béton à la construction navale sombre peu à peu dans l’oubli.
Dans l’oubli, oui, mais pas définitivement.
En 1944, lors du débarquement de Normandie, les alliés constituent le brise-lame du port artificiel d’Arromanches au moyen de caissons en béton, (60 m de long, 17 de large, hauts de 20 m, baptisés « Phœnix ») qui sont remorqués à travers la Manche et coulés sur place. On en voit encore quelques restes aujourd’hui. (Convenons toutefois que ce n’est qu’un usage inhabituel…)
Une certaine évolution se fait jour un peu plus tard. Reprenant les idées de Lambot, l’ingénieur italien Pier Luigi Nervi invente en 1948 « un composite à matrice cimentaire, économique et ductile« , plus connu sous le nom de ferrociment. C’est un matériau différent, souple et homogène, cousin germain du béton. Cette fois le ciment n’est pas rigidifié par un corset de fer, mais s’intègre dans un maillage serré de grillage fin. Nervi construit ainsi son propre ketch de 12 m, Nennele, dont le bordé n’est pas plus épais que celui d’une coque en bois. Il devient alors le champion et le prosélyte du ferro.
Le matériau connaîtra son apogée après Mai 68 où nombre de tour-du-mondistes utiliseront le ferro pour construire leur bateau dans un jardin. Avec des succès divers… En 1970 la FAO (Organisation des Nations-Unies pour l’Agriculture et le Développement) préconise la construction d’un navire-type de 16 m, en ferro, pour aider les pêcheurs de pays en voie de développement. Il existe sûrement d’autres exemples.
Finalement, force est de constater que le béton armé doit tout à la tentative nautique du pépiniériste de Miramas. Rien ne dit qu’avec la maîtrise actuelle de la formulation du ciment et de ses agrégats, on ne va pas voir surgir des composites nouveaux, très sophistiqués qui… On en fait déjà des sculptures, meubles, luminaires, bijoux ; pourquoi pas un bateau ? Tout n’est peut-être pas encore dit.
La barque de Lambot est aujourd’hui au Port Musée de Douarnenez, où elle devrait, à terme, être présentée au public. Judicieuse idée, qui entend offrir à cette embarcation, unique au monde, sa juste place dans le concert des bateaux.

Aramis

3 Responses to “L’incroyable filiation d’un petit bateau un peu fou…”


  1. 1 Bernard CONTAUX 22 mars 2010 à 09:21

    Bonjour,

    Cette barque ne béton armé a sans aucun doute inspiré la fabrication de quantité de bateaux dans le Marais Poitevinau XXe Siècle, et s’il ne s’en fait plus, il en reste beaucoup, et même de très grandes qui étaient très stables et qui servaient à l’agriculture, pouvant transporter en même temps un tracteur, du foin et deux à trois têtes de bétail pour frannchir conches et rigolles : http://activart.com/archives/photos_marais/index.php?cook=ok


  1. 1 Quiz n° 39 – Testez vos connaissances « Escales Maritimes Rétrolien sur 14 décembre 2011 à 11:30
  2. 2 Brève histoire des bateaux en béton armé | Escales Maritimes Rétrolien sur 16 juillet 2013 à 12:19

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