Archive for the 'Banc des menteux' Category



Les escales du banc des menteux

image001Où Kerdubon raconte une histoire qui donne froid dans le dos – Mon ami R…P… était lieutenant de quart de minuit à quatre sur ce paquebot bien de chez nous, malgré un équipage déjà recruté aux Philippines à cette époque, dans les années 70. Il avait affiché complet pour cette croisière en Antarctique. Y compris le passage du Cap Horn, tout s’était bien passé au grand plaisir des passagers, aussi bien enchantés par les paysages de glace, que par la nourriture gastronomique concoctée par un grand chef Gaulois et absorbée en musique, dans les salles à manger bien chauffées. Le spectacle du soir était achevé, tout le monde pouvait dormir tranquille, à vingt nœuds, le navire avait cap au nord et filait dans la nuit glaciale et encombrée de grains neigeux. Il passerait vers les Malouines, pour quelques jours après, entrer en triomphe dans la capitale Phocéenne, sous la protection de Notre-Dame-de-la-Garde et débarquer ses touristes râââvis.
Les croisières sur paquebots français étaient très prisées !… Hélas, on a préféré filer le « France » aux Norvégiens pour qu’ils l’exploitent lucrativement de cette façon, en même temps qu’on bradait le reste de notre flotte !… On ne va pas Kerdubon faire le procès d’un gâchis de nos tunes au profit immédiat d’actionnaires voulant de la fraîche pour investir ailleurs !… protesta Henri, un habitué du banc des menteux.
– Soudain, mon ami aperçut sur son écran radar, évidemment droit devant, les masses Lire la suite ‘Les escales du banc des menteux’

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Les escales du banc des menteux

image001• La fois où  Kerdubon manqua – de peu – de couler bas – Racontes-nous Kerdubon la seconde fois où tu as failli te laver les choses !
– J’étais le timonier du « Broutard » un patrouilleur côtier effectuant les essais de torpilles de l’usine de Cogolin non loin de Saint-Tropez. Il faisait très chaud en ce début d’après-midi de jeudi, tout le monde dormait plus ou moins respectant le rite sacré de la sieste. S’il n’y avait pas eu les deux moteurs en train de tourner, on aurait pu entendre les mouches voler. J’assurais la veille et le quart à la passerelle à la place du pacha qui me faisait confiance et ronflait dans sa petite cabine. A part l’homme de barre, l’homme à l’étage au-dessous qui s’était assis sur un casier à pinard, tout le reste de l’équipage était également mollement allongé sur les bannettes. J’étais en train de me dire que le Broutard avait une drôle d’assiette ainsi incliné vers l’arrière, lorsque Legronion apparut en haut de la descente machine en hurlant : sauve qui peut… on coule ! En une fraction de seconde, les types tirés de leur somnolence réalisèrent qu’en effet, les conditions de flottabilité du bateau étaient pour le moins inquiétantes. Ce fut la ruée sur le pont… puis chacun s’activa en silence, qui à désamarrer le canot, qui à larguer les radeaux… le radio était le seul à crier : Dois-je envoyer le “ may-day ” ?
– Bien sûr… et vite !
répondit le Pacha qui la chemise en bannière sur ses jambes nues, grimpait quatre à quatre dans la baignoire, la passerelle supérieure. Le Second Maître Mécanicien qui faisait office de “ Chef mécanicien ” était en train de souquer la descente machine à coup de masse. Les moteurs cessèrent de tourner et ce fut le grand silence général.
Que s’est-il passé ? Interrogea le Commandant ? Lire la suite ‘Les escales du banc des menteux’

Les escales du banc des menteux

image001 Où Kerdubon s’amuse des plaisanteries licencieuses des dockers bordelais – Ils braillaient en chœur Le plus beau tango du monnnnde ! … et dansaient sur les sacs de ciment bien alignés dans l’entrepont deux, où jeune pilotin, je pointais la marchandise embarquant sur un cahier. Celui-ci ne serait probablement jamais parcouru, mais était censé faire respecter les règlements d’assurances maritimes, qui voulait que chaque commandant de navire soit au courant de ce qu’il transportait. Cessez !… vous allez les casser !… protesta le contremaître constatant que son équipe de dockers était déjà bien allumée par la bibine volée dans les cartons avec plus ou moins la complicité du matelot calier, mis en doublure du pointeur… justement pour éviter cela ! Ils avaient pour cavalières… tout un lot de mannequins féminins, dont se débarrassait un grand magasin bordelais, qui les envoyait charmer les Africains dans une de ses succursales coloniales.
– Avant la conteneurisation, chaque colis, chaque caisse, et tout matériel embarqué à bord d’un navire, était soigneusement arrimé dans les cales par une foule de dockers. Vinrent alors les palettes… c’était un progrès et permit la mise en cale d’élévateurs… des clarks comme on disait !… souligna Henri un habitué du banc des menteux.
– Lors du débarquement de la cargaison arrivée à bon port, un énorme éclat de rire général résonna jusque dans le bureau du second capitaine, qui accourut… remettre de l’ordre. Les kroomen noirs faisant office de dockers, cessèrent de travailler, et même de parler. Ils se groupèrent autour de ces femmes blanches. Pratiquement aucun, n’avait eu l’occasion d’en avoir vu une ainsi… dénudée. Chacun les toucha… non par vice, mais pour se prouver… qu’il ne rêvait pas. Ceux des autres cales quittèrent leur boulot et vinrent les rejoindre… les commentaires alimentèrent leur conversation plusieurs jours durant. Mon vié !… dit l’un d’eux… c’est cochon trop !Comment çà ?… dis-je. Et j’ai remarqué que les dockers bordelais avaient soigneusement arrimé… le troupeau d’oiselles en plâtre, conformes aux canons de la beauté, aux couleurs rose chair et aux maquillages réalistes. Elles étaient allongées… tête-bêche… de telle façon qu’entre les paires de jambes écartées, les têtes ne soient pas abîmées ! En effet !… mon ami… c’est osé !… mais comme çà, elles n’ont pas du s’ennuyer pendant le voyage !… ce qui eut pour effet immédiat, de déclencher le rire général qui se répandit de cale en cale. Le plus drôle, c’est qu’aux pointages, l’une des belles emplâtrées avait disparu. Peut-être préféra-t-elle voyager en cabine !… On la retrouva bien plus tard dans un placard à balais de la coursive équipage. Bien entendu, elle resta muette et orna de sa présence le carré. Un rigolo avait peint à l’encre de chine… je ne vous dirai pas qui… une grosse araignée à l’emplacement dissimulé par une jupe en toile que lui confectionna le bosco !
– Tel est beaux Messieurs mon rapport des dires de Kerdubon.
Signé : Planchet

Les escales du banc des menteux

• Où Kerdubon s’initie aux rites secrets de la danse écossaise – Contrairement à ce qu’on pourrait penser, la scottish danse n’est pas écossaise, mais se dansait plutôt dans les bals et salons d’Europe continentale. Le samedi soir, mon ami Yves et ses collègues allaient au petit bal dans un endroit habité le plus proche… à dix kilomètres de leur mouillage dans le Loch Kishom, au nord-est de l’Ecosse. Là, se déchargeaient lentement ses « bullets », des billettes de minerai de fer introduites dans le béton du lest des plates-formes pétrolières. La danse écossaise qui s’y pratiquait ne ressemblait pas à la scottish, même si les couples étaient en kilt de tartan, et autres vêtements traditionnels avec cornemuses d’accompagnement.
– Les festivals celtiques nous montrent cela mon ami Kerdubon !… Qu’est-il arrivé à ton ami Yves ?… demanda Joseph surnommé Job, un habitué du banc des menteux.
– Un de ces samedis soirs, déposés à terre par le Tartan Tugger le remorqueur de service, un des anciens de la Royale qui bossait à la station météo, avec lequel ils avaient des… échanges culturels, les emmena au pub en question. L’ambiance habituelle les accueillit. Soudain, peu après, arriva un type non pas revêtu d’un kilt au tartan de son clan, mais en simple tenue de paysan du coin, ce qui attira l’attention de tous. Le plus surprenant pour nos amis, mais n’étonna pas les habitués, est qu’il portait sur l’épaule… une botte de paille ! Comme tout le monde, l’autochtone qui ne se fit plus remarquer, mis la pression dans sa chaudière à coups de stout servie à la température de la pièce et de whisky probablement local, autrement plus corsé que nos 45° obligatoires en France. A dix heures, selon la loi de Sa Gracieuse Majesté, « it’s time ! » et la cloche sonna la fermeture du bar, puis peu après la consommation des réserves faites par les précautionneux qui connaissaient la musique, ce fut la fermeture de l’établissement. Au lieu d’avoir un retour chaotique vers ses pénates où on ne devait pas l’attendre, le paysan étala sous le débordement du toit de l’auberge sa botte de paille et s’allongea, pour cuver tranquillement jusqu’à la fraîcheur du petit matin.
– Tel est beaux Messieurs mon rapport d’une scottish originale d’Yves, l’ami de Kerdubon.
Signé : Planchet

Les escales du banc des menteux

image001• Où Kerdubon devient tireur d’élite… tout à fait par erreur – Nous nous retrouvions treize officiers de Mar Mar dont le sursis avait été cassé par erreur, et amenés plus ou moins manu militari à Thourin le CFM (Centre de Formation Marine). Tout notre contingent de recrutés, passa des tests pour déterminer le Q.I. de chacun, afin de fixer l’affectation future. “ Pilote de la flotte  » première des catégories, était réservée aux engagés volontaires. Nous avons été bons pour être “ timoniers ”. Les recrutés ordinaires, possesseurs d’un CAP quelconque, furent classés “ B.E. ” (Brevetés Élémentaires) de première classe. Comble de surprise, possesseurs d’un Brevet de lieutenant dans la Marine Marchande, nous avons été classés « B.P ». (Brevetés Provisoires) de seconde classe !
Ben ça alors… remarque Kerdubon, c’est mieux que d’être “ matelot sans spécialité ” de seconde classe… comme le tout venant, principalement de la campagne !… ironisa « Pied carré », habitué du banc des menteux, en cognant sa pipe contre ses étranges sabots, qui lui valaient son surnom.
– Ils avaient catalogué un certain nombre de diplômes, chaque diplôme correspondait ensuite avec une qualification… notre Brevet de lieutenant était trop fort pour entrer dans le catalogue, puisque nous aurions du faire les EOMR ou EOR. N’étant pas répertoriés… nous étions : zéro !  Nous étions peut-être plus marins qu’un possesseur du CAP de fraiseur, sauf que la Marine ne fabriquait pas des marins mais des “ soldats maritimes ”… et un fraiseur serait peut-être meilleur soldat qu’un lieutenant de la Marine Marchande. Il fallait beaucoup de viande fraîche pour aller dans la DBFM (1) en Algérie où nous étions à nouveau en train de… gagner la guerre. On allait pas y envoyer des engagés formés dans des écoles de la Marine Nationale, coûtant énormément plus cher qu’un… recruté sans spé ! Donc nous irions par protection faire l’école des timoniers, et le tout venant sans spécialité… au combat ! Pour débusquer et vaincre les fellaghas dans les djebels, on apprit à la troupe à… marcher au pas. Ne pouvant se permettre de gaspiller des munitions, il y eut une seule et unique séance de tir au fusil le MAS 44 (Manufacture d’Armes de Saint-Etienne modèle 1944) ce qui était un progrès par rapport au Lebel. Nous avons été conviés à y participer, et histoire de faire un carton, j’acceptai bêtement. Allongés dans la poussière et les aiguilles de pin, nous avions les cibles assez loin devant nous, on ne pouvait évidemment pas voir… nos trous de balles. Mon voisin recruté, était bigleux avec des verres épais. Résultat de nos six tirs, j’étais le meilleur avec un score incroyable ! Le premier maître dirigeant les opérations me félicita publiquement. Je n’en revenais pas. On apporta les cibles, et je vis qu’en plus de mes trous, il y avait ceux de mon voisin qui avait balancé sa purée dans ma cible. J’eus beaucoup de mal à montrer que sans peloton d’exécution, il y avait bien douze trous dans ma cible, et qu’en aucun cas on devait me considérer comme tireur d’élite… ce qui m’aurait valu une affectation pour aller crapahuter dans les Aurès.
– Tel est beaux Messieurs, mon rapport des dires soldatesques de Kerdubon.
Signé : Planchet
(1) Nota – DBFM : Demi Brigade de Fusiliers Marins.

Les escales du banc des menteux

image001• Où Kerdubon salue les Chevaliers de la Pigouille – Sur rade foraine, en rivière ou en lagune, les trains de billes de bois qui seraient chargés à bord, étaient remorqués par une chaloupe qui les amènerait le long du bord. Les billes de bois étaient maintenues généralement par trois câbles d’acier passant dans l’anneau d’une pigouille d’acier plantée dans le bois. Une fois amarrées par leur extrémité le long du bord, avant d’être dépigouillées d’un coup de masse par les krooman mouillés, les pilotins et élèves couraient sur le train pour noter sur leur cahier de pointage le numéro de référence des billes qui figureraient sur les manifestes de chargement. A Douala, le Mézidon évita dans le Wouri puis accosta derrière deux ou trois autres navires. La coupée amenée, un tapis rouge fut déployé, tandis que la fanfare de l’harmonie municipale s’avançait en jouant la Marseillaise. Un petit homme replet, en complet blanc avança et demanda à ce que les élèves et pilotins se présentent. Le Commandant reconnaissant l’Agent général de la Compagnie à ses côtés, ne savait quoi dire, il était stupéfait. Les jeunes qui ne semblaient pas étonnés, descendirent au devant du… Ministre. La fanfare ouvrit le ban, et l’homme en blanc prit la parole d’un air solennel : « Au nom de la République et des pouvoirs qui me sont conférés, je fais CHEVALIERS de la PIGOUILLE, les sieurs untel, untel et untel ! – Fermez le ban ! »… et la fanfare reprit l’air célèbre que je chantais dans le dos de tous ceux qui s’étaient groupés à la coupée : « Ce n’est pas par les culs que se font les cocus, mais c’est bien par le con que les cocus se font ! » Une minuscule pigouille d’or fut épinglée sur les chemises tachées de sueur, des élèves et pilotins qui n’avaient même pas eu le temps de se changer après la manœuvre. Ils étaient rouges de plaisir et se dressaient comme des petits coqs… Jusqu’à ce que le Ministre dise : « Bon ! Nom de Dieu… où est-ce qu’on boit un coup à présent ? »… et que la vérité surgisse toute nue de son puits… d’où elle aurait dû rester cachée…
– On a monté le même coup Kerdubon, dans toutes les compagnies dont les navires faisaient la bille de bois !… Dit Paul un ancien ayant fait la ligne COA dans sa jeunesse pilotine.
Le radio avait un ami, également sans fil… sur le Camembert, un Liberty de la même compagnie que le Pont l’Evêque. Ils se parlèrent longuement en morse le langage télégraphique… et non pas celui des mammifères d’origine boréale… comme on pourrait le penser !… Ce radio était beau-frère de l’Agent Général de la Compagnie. L’organisation de la petite cérémonie… fut un jeu d’enfant. La fanfare réquisitionnée… fut rétribuée… en liquide… seulement quelques décalitres de bière suffirent. Les pigouilles d’or… furent fabriquées en laiton, le plus dur fut de trouver le tapis rouge. Le pasteur du temple situé en haut des escaliers du Paradis et qui surplombe le port, accepta d’en prêter un.
– Tel est beaux Messieurs, mon rapport relatif aux blagues courantes pratiquées par Kerdubon et ses amis.
Signé : Planchet

Les escales du banc des menteux

image001• Où le séducteur Kerdubon, fait piteusement naufrage – La Corogne avec ses églises en amers remarquables, ses maisons blanches à toits rouges, ses chantiers maritimes directement implantés sur la plage, fut une escale en Galice lors de notre tour du monde à la voile dans les années 60. Nous passions d’El Ferrol une ville axée autour d’un Arsenal maritime militaire, à celle d’une fourmilière productive. L’agitation formidable qui régnait sur la grève aux pieds de la cité dans ces chantiers navals où carénaient de nombreux chalutiers rouges de rouille et de minium, me stupéfia. Nous étions mouillé à quelques brasses devant le Yate clube. Ce très grand port, le plus grand du Far-West Espagnol, était une escale de rêve pour tout marin de passage. Une foule d’échoppes et de magasins en tous genres offraient tout l’ordinaire, l’indispensable, et même le superflu aux hommes de mer, ainsi que ceux qui gravitent autour. On pouvait même trouver des hôtesses spécialisées venues des quatre coins de la Castille. Tandis que le soleil tout rouge disparaissait derrière les collines et que la ville s’illuminait, nous avons appareillé joyeusement dans le canotte, à l’abordage d’une invincible armada de briques. Nous sommes allés au Yacht club pour voir si la bière était fraîche. La bière était tiède au nautico, cependant autour de nous, il y avait beaucoup de… chair fraîche. Lorsque le bruit fut largement répandu autour du bar, que nous étions du voilier tour du mondiste, nous fûmes carrément encerclés et serrés de près. C’était le moment de se montrer «gentle-yacht-men ». Des conversations s’engagèrent, et une charmante Andalouse aux yeux de braise sous des paupières bleuies de fard, me laissa bientôt comprendre qu’elle aimerait… visiter notre voilier. Rendez-vous fut donc pris pour le lendemain matin…
– Tu avais raison Kerdubon, ne pas faire traîner les affaires est le secret de toute réussite !…
 approuva « Le pipeux », l’éternel fumeur de bouffardes, habitué du banc des menteux.
• A dix heures, en tenue numéro UN, j’ai pris le canot. Les eaux du port miroitaient comme une nappe d’huile… en raison de la couche épaisse de mazout. C’étaient les eaux les plus nauséabondes que j’aie jamais vues… me semble-t-il. Le soleil était déjà haut, mais je pense que la sueur qui perlait sur mon front, était plutôt due à l’anxiété. Sur le quai, Paméla était fraîche comme une rose s’ouvrant à la rosée matinale. Son pantalon d’un blanc lavé plus blanc, s’accordait parfaitement au blazer bleu marine et boutons dorés. Quelques galants, El Présidentédou Yaté Cloubé, un Amiral en retraite, et les garçons du bar s’affairaient autour d’elle, prodiguant compliments, encouragements et conseils avisés. Finalement, après quelques baisemains dignes de la cour d’Angleterre, elle me tendit la main pour prendre place à bord. C’est alors qu’elle glissa, tournoya un instant en  battant des bras comme un sémaphore désemparé, et s’affala sur la poupe du canot qui bascula, nous précipitant dans les eaux infectes du bassin.
– Tel est beaux Messieurs mon rapport des dires de Kerdubon signor de la Mancha Doloise.
Signé : Planchet
• Image : Kerdubon a eu la bonne idée de nous adresser cette photo de bateaux de pêche en entretien à La Corogne en 1966. Une scène qu’on ne verrait plus aujourd’hui mais qui a le mérite de montrer les lieux du naufrage…

Les escales du banc des menteux

image003• Où Kerdubon se fait quelques amis grecs – Le vin de Sainte Maure (nom donné par les géographes de Napoléon à l’île de Lefkas), un pinard noir comme son nom (mavro), épais, à l’arrière goût de cassis, était un régal chargé à 14 ou 15 % d’alcool. Néanmoins, en consommateurs éclairés… sans être allumés, il ne nous fit jamais mal à la tête. Dans l’une des fermes de la baie Gonion, une femme filait de la laine à l’ancienne, sans même de rouet à roue, avec seulement un toton de laine brute sur un bâton, et un poids au bout d’un autre bâton où s’enroule le fil étiré… Etais-ce Clotho la Parque qui file le fil de la vie que sa sœur Atropos coupera un jour ? Mon chien appréciait ces escales bucoliques sous les oliviers et chênes verts, ou à écorce de liège. Certes, il n’avait pas le mal de mer, savait se caler à la gîte, changer de coin lors des virements de bord, mais il préférait le plancher des vaches. Il n’était jamais le dernier à sauter dans le zodiac, ou à enfiler le planchon, lorsque notre voilier était cul à quai. De l’autre côté de la baie, juste en face, je vis qu’il y avait une sorte de chantier naval primitif. Cherchant un endroit pour hiverner, j’y suis allé d’un coup de zodiac. « Si tu peux y hiverner, tu auras de la chance !… m’avaient dit des copains de rencontre… La famille Konidaris est très spéciale ! Les deux frères des cas particuliers ! » La mère me pria d’attendre. Puis toute la famille, père, petits-enfants et enfin les deux frères, vinrent me regarder de près. Finalement, presque une heure après, sans que rien ne se soit passé ni dit, à part des échanges de regards, et des sourires, la mère apporta une tasse de café grec, épais comme de la purée et tous attendirent en me regardant, tandis qu’un ange passait. La mère saisissant une petite cuillère pour sucrer le brai liquide, je lui souris et doucement dis : Metrio parakalo !… C’était comme si j’avais prononcé une parole magique. L’atmosphère se détendit – Milate Elliniko ? – Né ligo !… et corrigeant… Poli ligo !… Avoir demandé le café à peine sucré au lieu de ne rien dire ou de refuser… ce qui de toute évidence eut été une insulte, avoir agrée au fait constaté que je parlais un peu… un petit peu le grec, détendit l’atmosphère. Je ne regrettais pas les longues heures passées sur mon cargo en compagnie de la méthode à Mimile et des cassettes qui vont avec ! Les 2 frères acceptèrent de venir voir mon voilier, le fameux vin de Sainte Maure acheva de m’ouvrir toutes les portes !
– Bien joué Kerdubon !… dirent les amis habitués du banc des menteux.
– La fée électricité avait remplacé la chaudière à vapeur pour actionner un treuil antédiluvien, qui peut-être avait servi pour les trirèmes Gréco Romaines ? Ce treuil enroulait un câble frappé sur les deux patins du ber supportant le bateau de 12 tonnes. C’était le père Konidaris qui officiait aux commandes. Kiriakos le plus jeune fils dirigeait la manœuvre. Vangelis, l’aîné, fort comme une paire de bœufs, poussait de l’épaule. Tout le monde présent sur le chantier, aidait. C’était surtout symbolique mais montrait la solidarité de tous. Au fur et à mesure que le ber avançait sur la terre ferme, les rondins laissés derrière étaient remis devant. C’était carrément des troncs de petits Eucalyptus! La manœuvre achevée, la touque de Sainte Maure était à sec comme mon voilier, marée basse en Méditerranée… ce qui est rare !… Heureusement, la source vinicole était loin d’être tarie !
– Tel est beaux Messieurs mon rapport des dires de Kerdubon
Signé : Planchet

Les escales du banc des menteux

image001Où Kerdubon refuse de porter le chapeau melon, pourtant 
so british Nous remontions l’Escravos, un des bras du Niger, pour aller à Burutu, au rendez-vous des barges amenant le coton de Tombouctou. Nous étions probablement le 1er navire à faire cette remontée d’une douzaine d’heures. La rivière était devenue plus étroite, et dans un virage on se planta sous les palétuviers dont les frondaisons caressaient les hommes du gaillard. Heureusement que le second capitaine dont c’était le « poste de manœuvre » n’avait pas obtempéré à l’ordre de mouiller donné dans sa panique, par « le plus bel homme du sud ouest » à la casquette galonnée, car extraire ancre et chaîne des broussailles  marécageuses et des racines d’arbres, eut été un drôle de problème. Un petit coup de marche arrière suffit à dégager le Liberty ship de la berge molle. Dans un autre virage, c’est un paquet de caïmans qui se dispersa sous la vague d’étrave. On l’avait dérangé dans son casse-croûte fait d’une sorte de buffle déjà bien grignoté. L’odeur de pourriture et vase du carnage, nous accompagna un certain temps.
– Tu ne vas pas nous décrire la brousse équatoriale Kerdubonon connaît !… coupa « Le pipeux » du banc des menteux.
– Non bien sûr !… Mais écoutez et imaginez : soudain, droit devant dans une autre courbe du fleuve, une pirogue apparut. «  Sifflez bon sang ! » hurla le grrraaannd commandant… Le sifflet crachota de la vapeur avant de beugler. La pirogue resta imperturbable au milieu des eaux. La chose la plus grosse qu’avaient vu les occupants de la brousse, était un hippopotame, un buffle ou un cochon sauvage… Bien sûr, il n’y a pas d’éléphants par ici, chaque morceau de terre est comme une île de verdure au milieu des multiples bras du delta.  Et notre piroguier se trouvait soudain devant le s/s Mézidon… un monstre de ferraille fumant et sifflant ! « Stoppez ! » Hurla le commandant qui suait de peur… Grâce au courant, le vapeur stoppa… Et la pirogue passa à ras. Son occupant ne nous jeta pas un regard, il devait se demander s’il rêvait un étrange cauchemar, ou s’il avait trop fumé l’herbe magique du sorcier de son village… Il se tenait immobile, debout au centre de son embarcation, sa longue pagaie ramait majestueusement, l’homme était… entièrement nu, mais portait… un chapeau melon typically british  !
– Tel est beaux Messieurs mon rapport du jour au sujet des dires de Kerdubon de Dol de Bretagne.
Signé : Planchet

Les escales du banc des menteux

image001• Où Kerdubon fait la connaissance de l’Ankou. Les maîtres pont et machine, le premier graisseur ainsi que l’électricien, mangeaient en silence, n’entendant rien du grondement permanent de la bécane. Bruits de mandibules, slurps des lèvres qui aspirent le contenu des pattes, frappements des opinels ou pradels qui brisent les pinces des araignées. « Novice, va donc à la cuisine redemander de la mayonnaise… tu n’vois pas que l’bol est vide ?… Job, passe-moi le « rouche » !… La carafe de vin circule, les verres sont remplis, puis vidés cul sec au fur et à mesure. Dans son Alsace natale, le second avait entendu bien des légendes, mais la Bretagne qu’il découvrait sur les cargos depuis déjà plus de dix ans, avait dépassé tout ce qu’aurait pu imaginer un conteur professionnel ! Le Pacha quant à lui, en riait aux éclats, de sa grande gueule de bordelais originaire des Bacalans. « Novice, va chercher la suite dame !… ordonna le bosco (maître d’équipage).
– Cela avait débuté il y a trois jours, à minuit pour être précis. Le bosco, le charpentier et Le Souarn affolés avaient frappé chez le second. « captain’… captain !… On vient de voir l’Ankou et sa charrette sur le panneau de la cale quatre ! C’est comme l’annonce de notre mort ! 
– Vous êtes soûls !
– Non gast donc!… On est pas bu !
– Alors vous êtes fous !… Bon allons voir ! » Ils débouchèrent de la coursive dans le crachin. Ce dernier adoucissait les formes, estompant dans la nuit les contours des objets non éclairés directement par les 6 ampoules des « cargos » éclairant le pont principal et son chargement hétéroclite.
– Vous voyez bien que le panneau quatre est entièrement recouvert des caisses de la pontée ! Il n’y a pas de place pour une charrette ! ». 
– Depuis la télé, la Bretagne est moins superstitieuse !… Affirma Erwan du banc des menteux qui savait de quoi il parlait !
– On quitta Brest encore écrasée sous les décombres où planait le véritable fantôme de Barbara fin des années 49. On contourna Ouessant, et nous remontions la Manche. Le ciel était couvert, et la nuit d’encre. Au loin devant, on devinait le balai du phare des Casquets. L’air était frais, aussi les portes de la passerelle étaient fermées. Cloarec était à la barre. Kelloch, un autre matelot, veillait à tribord sur l’aileron. Le second était de quart, et il se tenait un peu en retrait non loin de la porte de la chambre des cartes. La passerelle était silencieuse. Soudain, une longue silhouette blanche apparut à l’aileron bâbord. Les hommes paralysés tournèrent le regard vers elle, comme attirés par cette sorte d’ectoplasme. Une sueur froide coulait dans les dos. Le fantôme fit glisser la porte bâbord de la passerelle, et pénétra à l’intérieur, manches flottantes en avant, il se dirigea vers l’homme de barre. Cloarec abandonna précipitamment celle-ci, tandis que la blancheur sépulcrale à peine éclairée par les reflets de la lampe du compas, s’immobilisa… comme surprise. Le second figé par l’effroi et la crainte collective qui l’avait gagné, se retourna vivement et alluma l’éclairage passerelle.
– Mohammed !… Que tu fais là ? » Le chauffeur originaire de Djibouti, au visage noir comme du charbon vêtu de sa grande djellaba blanche et immaculée, souriait.
– Faisait trop chaud dans la cabine… mon capitaine !… Alors Mohammed monté ici pour le frais de l’air ! »… L’éclat de rire général qui suivit les décontracta, et leurs tripes se dénouèrent. L’obscurité fut rétablie. Le chauffeur comprit encore moins… décidément se dit-il… « les blancs ont des drôles de manières » !
– Tel est beaux Messieurs, mon rapport des paroles sépulcrales de Kerdubon.
Signé : Planchet


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