Lettre ouverte aux petits-enfants de cap-horniers

Ventres sur vergues - Lacroix - Tragédies de la mer - XQuasiment tous les auteurs qui se sont intéressés aux marins marchands cap-horniers de la Compagnie Bordes ont relevé la pénibilité de ce métier hors du commun. L’enfer du Horn avec ses tempêtes rugissantes, ses îles de glace dérivantes, le givre dans le gréement raidissant voiles et cordages, les hommes constamment mouillés à la manœuvre sur le pont que l’humidité des postes d’équipage, pas ou peu chauffés, empêchait de se sécher correctement et de récupérer, l’alimentation frugale et échauffante, les caractères qui s’aigrissent, le coup de tafia pour tenir le coup… toutes ces conditions ont été largement décrites. Mais quand on se penche de près sur le quotidien de la vie de ces marins long-courriers, pendant toute la durée des traversées et pendant les escales aussi bien dans les ports charbonniers anglais qu’au Chili dans les ports du nitrate, on découvre alors que tout le voyage est en réalité un véritable chemin de croix jalonné de maladies, de décès par accidents de travail à la manœuvre, chutes depuis la mâture, paquets de mer fauchant les hommes, dépressions, suicides, malnutrition, traitements insuffisants ou inadaptés en cas de maladies et de blessures, sans compter les naufrages, les disparitions sans nouvelle avec pertes corps et biens, les incendies de charbon, les torpillages et canonnages par les sous-marins allemands pendant la première guerre mondiale, sans oublier les mines… Dès lors, on peut comprendre et admettre les désertions en cours de route à la recherche d’une vie meilleure à terre, sans compter ceux qui étaient shangaïés par des marchands d’hommes, autrement dits enivrés dans un bar et embarqués à leur insu sur un navire étranger en partance. On peut comprendre aussi l’exaltation au retour de voyage pour les autres quand on avait la chance de revenir vivant de cet enfer. Nous ne pouvons pas juger nos anciens avec nos mentalités d’aujourd’hui mais seulement tenter de resituer leur vie dans le contexte historique de cette époque révolue. Ces Hommes d’exception, poussés quotidiennement à la limite de l’endurance physique et morale, exposaient leur vie pour aller au bout du monde, chercher l’engrais naturel dont les terres épuisées d’Europe avaient besoin pour nourrir leur semblables bien calés sur le plancher des vaches, puis hélas pour les besoins de l’armement pendant la Première Guerre mondiale, le nitrate de soude du Chili étant alors utilisé dans la fabrication des explosifs. Beaucoup de jeunes gens célibataires et turbulents composaient les équipages. Les capitaines, soumis par des armateurs exigeants à une obligation impitoyable de résultats (traversées en moins de 90 jours, défense absolue de relâcher en cours de route même pour débarquer un malade insoignable à bord ou renouveler les vivres, défense de s’échouer ou de faire naufrage, sous peine de renvoi de la compagnie…) ne parvenaient pas toujours à calmer l’esprit frondeur et groumeur de ces jeunes navigateurs, d’où parfois des dérapages avec rixes et rebellions à bord. Il faut cependant relativiser. Quant à l’alcoolisme chez les marins cap-horniers, quelle autre profession à cette époque, était rationnée à un quart de vin à chaque repas ? En mer, pas question d’envoyer le mousse à l’épicerie du coin. Et sur une rotation de 8 mois : Europe, Chili, retour en Europe, 6 mois se passaient à la mer. Mais ces rudes marins Cap-horniers aux mains écorchées par les manœuvres et l’entretien du gréement, crevassées par le froid, l’eau de mer et la potasse étaient cependant capables de fabriquer, de méticuleuse façon, de fragiles maquettes, de minuscules bateaux en bouteille et même certains de broder sur soie. Leur œuvre était destinée généralement à leur bien aimée qui les attendait là-bas au pays et à laquelle ils ne cessaient de penser jusqu’à en perdre la raison et quelquefois la vie. Cependant, dans des situations de danger extrême, en remerciement d’un vœu exaucé, ces travaux de matelot devenaient d’émouvants ex-voto marins dont on trouve encore quelques rares spécimens dans les chapelles et églises de notre littoral.
Claude Briot
• Illustration : Gabiers ventres sur vergue sur un grand voilier cap-hornier. Une main pour l’armateur, une main pour soi, mais si le navire souffre ajoutes-y trois doigts ! Dessin extrait des
Tragédies de la Mer aux Derniers Jours de la Voile. Louis Lacroix. A compte d’auteur (Déjà !) 1958.

3 Responses to “Lettre ouverte aux petits-enfants de cap-horniers”


  1. 1 jacques fallard 26 juin 2015 à 00:23

    Désolé je ne suis pas d’accord avec cet article….oui bien sur les marins à bord étaient des hommes exceptionnels….bien malgré eux…car la nature humaine est elle aussi exceptionnelle…mais les affréteurs de ces bateaux
    savaient pertinemment les conditions à bord et n’avaient que faire des pertes humaines, alors arrêtons de magnifier ce dur labeur, cela était encore de l’esclavage….
    Jacques
    PS excusez cette saute d’humeur, mais j’ai l’impression qu’on nous prend pour des c.. avec nos gouvernants actuels….quels que soient les pays…

  2. 2 Claude Briot 26 juin 2015 à 11:30

    Vous avez le droit de ne pas être d’accord. Mais je ne vois pas ce que la politique actuelle vient faire avec la pénibilité d’un métier du XiXe et du début du XXe siècle ? Quant aux esclaves, il ne faut rien exagérer. Hormis quand ils étaient Shanghaiés, les marins cap-horniers n’étaient pas embarqués de force. Bon week-end à vous.

  3. 3 André 26 juin 2015 à 11:32

    Je ne crois pas que Claude Briot ait souhaité magnifier quoi que ce soit. Simplement il nous rappelle avec beaucoup de talent ce qu’était la dure vie des Cap Horniers. Cela confirme ce qu’un de mes collègues qui, au début de sa navigation a côtoyé un ancien de Terre Neuve qui lui a raconté qu’à l’époque de la voile, chez eux non plus la vie n’était pas rose tous les jours. Ces récits ne peuvent que nous inciter à lutter contre toutes les formes d’esclavage ou d’exploitation qui hélas existent encore de nos jours.
    Amitiés marine
    André


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