La première Transat en double à l’aviron

Samuelson et Harbo arrivés au HavreLes records genres le premier, le plus grand, le plus rapide… j’ai appris à m’en méfier, mais puisque les encyclopédies en ligne confirment cet exploit maritime relaté dans la presse locale havraise, il y a maintenant plus d’un siècle, ne boudons pas notre plaisir. Donc le 7 août 1896, pour les Havrais, à nouveau l’intérêt vient de la mer : l’arrivée de la première traversée de l’Atlantique à l’aviron d’ouest en est. Vers 6 heures du matin, la baleinière américaine Fox, du nom de son sponsor, directeur d’un journal sportif new-yorkais, effectue son entrée au Havre au terme d’une traversée de 62 jours. Les héros de ce record d’endurance physique et de survie en mer, Samuelson et Harbo, émigrants d’origine norvégienne, sont deux pêcheurs de New York âgés respectivement de 26 et 31 ans. Ils vivaient chichement de leur pêche. Samuelson, las de tirer le diable par la queue, décide de tenter un grand coup médiatique pour sortir de l’anonymat : réaliser un exploit réputé impossible à l’époque, à savoir : traverser l’océan Atlantique à l’aviron jusqu’au Havre. Il fait part de son idée à Harbo, lequel ayant des connaissances en navigation astronomique, accepte aussitôt. Le journaliste new-yorkais Richard Fox a vent du projet. Il leur propose de mettre à leur disposition une baleinière de sauvetage de 5 mètres avec caissons à air à l’avant et à l’arrière, équipée de cloisons étanches pour faciliter son redressement en cas de chavirage, mais sans voiles et sans gouvernail. Il leur promet une forte prime s’ils arrivent au Havre en utilisant les seuls avirons comme moyen de propulsion. L’embarcation est pourvue de 50 kg de biscuits de mer, de conserves, café, sucre et 200 litres d’eau douce potable contenus dans des caissons étanches. Trois chemises chacun, tricots, suroît en toile cirée, bottes en caoutchouc, composent le vestiaire. Sextant, chronomètre, compas, loch, poêle à pétrole et fanal de route complètent l’armement.
Le 6 juin 1896, les New-Yorkais, massés sur les quais, engagent des paris pour ou contre la réussite de l’expédition. Souquant ferme sur les avirons, Samuelson et Harbo prennent le départ sous les vivats de la foule. Le 16 juin, ils rencontrent le paquebot allemand Fürst Bismarck allant de Cherbourg à New York dont le capitaine atteste, sur le journal de bord des deux athlètes, que Fox ne possède ni voile ni gouvernail. Ainsi en sera-t-il à chaque rencontre de navire. Le 6 juillet, naviguant trop au nord, une forte tempête les entraîne sur des récifs au sud de Terre-Neuve. La baleinière chavire. Ils parviennent à la redresser mais les provisions sont perdues. Le 15 juillet, le 3-mâts norvégien Cito, apercevant leurs signaux, arrive à temps pour les approvisionner. Le 24 juillet, un autre navire marchand norvégien les ravitaille à son tour. Finalement, aidés par le Gulf Stream, ils abordent aux îles Scilly à l’entrée de la Manche le 1ᵉʳ août où ils peuvent renouveler leurs vivres et se reposer. Le visage tuméfié par le vent, l’eau de mer et le soleil, les jambes ankylosées, l’épiderme des mains à vif, les deux hommes sont à bout de force après avoir ramé pendant 55 jours, ensemble pendant la journée, 3 heures chacun à tour de rôle la nuit. Mais la perspective de la prime, de la notoriété, et peut-être de la fortune leur redonne des forces pour achever le périple et gagner leur pari. Ils reprennent place sur leur banc de nage (1). Une semaine plus tard, ils arrivent sous la Hève. Le consul des Etats-Unis au Havre, M. Chancellor prend des mesures pour les faire recevoir en héros de l’Amérique. Mais la foule facétieuse les accueille au cri de « Vive la Norvège ! » Leur exploit connaît un dénouement surprenant : un engagement à l’Olympia de Paris. Hormis la prime (2) dont on ignore le montant, l’histoire ne dit pas si Samuelson et Harbo ont fait fortune. Richard Fox serait venu en France leur remettre une médaille d’or à chacun et le Roi de Suède leur a accordé 10 couronnes suédoises (3). Mais à coup sûr, le fabricant de la baleinière de sauvetage lui, a fait une bonne affaire !
Claude Briot
(1) Pour mémoire : Imprimer un mouvement aux avirons d’une embarcation de mer pour la faire avancer se dit effectivement « nager » en parler matelot. Petit Dictionnaire de Marine de Robert Gruss. 1952.
(2) Le consul Chancellor a adressé à Richard Fox la note des frais de séjour au Havre de deux héros, probablement réglée en prélevant sur la prime promise.
(3) La reconnaissance de la Norvège manque à l’appel.
• Illustration : Samuelson et Harbo évoluant avec la baleinière Fox dans le bassin de la Citadelle au Havre en août 1896. Cliché Almanach Illustré du Courrier du Havre. 1897.

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