Le carénage au goret ? Un travail de cochon !

Sur le pont du 4-mâts Ernest-Siegfried devenu Seine 1899  - Reproduction Michel MietteIl ne s’agit pas ici d’un porcelet vivant embarqué (1) nécessaire à bord des grands voiliers arrivant à bout de vivres frais au terme d’une longue traversée, mais d’un outil de carénage des œuvres vives (2) du navire à flot. Francis Roger, lieutenant à bord du 4-mâts cap-hornier du nitrate Seine 1899 ex-Ernest-Siegfried, nous en explique l’utilisation à bord de son navire ayant séjourné 8 mois à Iquique (3) pendant la Première Guerre mondiale. En janvier 1915, l’armée française manque de munitions et le nitrate de soude du Chili est nécessaire pour la fabrication de la poudre à canon. Aussi, ces grands voiliers étaient-ils particulièrement recherchés et coulés par les corsaires allemands jusqu’à ce que la bataille des Malouines, gagnée par la Royal Navy le 8 décembre 1914, rende à nouveau praticables, mais provisoirement, le franchissement du Cap-Horn et la navigation dans l’Atlantique, avant l’intense guerre sous-marine de 1917.
L’immobilisation prolongée du 4-mâts a eu pour conséquence de garnir la partie immergée de sa coque en acier d’algues et de coquillages que Francis Roger appellent des bernacles ou anatifes et que d’autres nomment des cravans ou bernaches (4). Ces parasites ralentissent considérablement la marche du navire d’où la nécessité de s’en débarrasser par grattage de la coque en dessous de la ligne de flottaison, opération qui se pratique généralement en cale sèche ou sur un dock flottant. Faute d’une telle possibilité à Iquique à cette époque et le dock de Valparaiso n’étant pas disponible, il ne restait plus que la ressource du goret « qui a surtout pour effet de crever l’équipage » nous explique Francis Roger dans son journal personnel de navigation (5).
Il s’agit d’une grande brosse très raide maintenue par deux fils d’acier qui permettent de la passer sous la coque. Cet outil ressemblant à un gros hérisson de ramoneur est passé alternativement vers le haut puis vers le bas à l’aide de deux palans fixés sur les basses vergues. L’opération pénible occupe les matelots pendant deux semaines. Notre lieutenant plonge plusieurs fois à cinq six mètres le long du bord pour juger du résultat. Il constate que le dessous de la coque est toujours garni de ces bernaches qu’il faudra traîner jusqu’en France si le Cap-Horn veut bien les laisser passer.
Appareillé d’Iquique le 2 avril 1915 pour Belle-Ile où il sera dirigé vers son port de déchargement, Seine 1899 alourdi par ses anatifes, déplace une masse d’eau considérable qui ralentit sa vitesse à 3,30 nœuds en moyenne alors qu’il devrait atteindre les 7 ou 8 nœuds. Tant bien que mal le Cap-Horn est franchi le 8 mai, l’Equateur le 15 juin. Les dorades attirées par la couche de bernacles atteignant 10 centimètres d’épaisseur, pêchées facilement à la fouine, améliorent l’ordinaire des fayots et de l’endaubage (6), car les patates chiliennes n’ont pas survécu à cette longue traversée. Le 15 août, Belle-Ile est atteinte après 135 jours de mer alors que la moyenne des traversées sur cette ligne à cette époque est de 90 jours. Comme quoi le goret était vraiment un instrument barbare et inefficace.
Claude Briot
(1) Le prince dans le parler matelot de la voile.
(2) Partie de la coque immergée.
(3) Port du nitrate au Nord du Chili proche de la frontière avec le Pérou.
(4) Et qu’on appelle aussi aujourd’hui en jargonnant le fouling d’où les peintures de carène antifouling.
(5) Cf : Cap-Horniers du nitrate.
(6) Pour mémoire : conserve de viande en boîte de fer blanc.
• Photo : Vue du pont du 4-mâts Ernest-Siegfried devenu Seine 1899. Photo ex-PAH. Repro. Michel Miette.

Publicités

1 Response to “Le carénage au goret ? Un travail de cochon !”


  1. 1 Quiesse Guy 2 juin 2015 à 22:00

    Cap-Horniers du nitrate, ainsi que les autres ouvrages de C. & J. Briot sont sources de documentation extraordinaire relative aux grands voiliers et de la vie de leurs équipages. Les amateurs dont je suis se réjouissent à chaque lecture ! Merci à Escales Maritimes pour ces courts moments de plaisir !


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s




Contact
« Escales Maritimes » est ouvert à tous. Contributeurs, informateurs, critiqueurs, approbateurs, suggestionneurs…
Pour ceux-là, une seule adresse : escales.maritimes@orange.fr

Archives

Faites connaître
Escales Maritimes !

Ajoutez ce lien dans votre site :
https://escales.wordpress.com/

Affichez cette bannière dans votre site en copiant le code suivant dans votre page html :
<a href="https://escales.wordpress.com/"><img src="https://escales.files.wordpress.com/2010/01/escales3.gif" alt="" width="180" height="60" /></a>

Les opinions émises ne sont pas nécessairement celles d'Escales Maritimes ; elles sont de la responsabilité de leurs signataires.


%d blogueurs aiment cette page :