Rendre l’eau de mer potable sur les long-courriers

Appareil distillatoire à eau de mer - croquis de l'appareilConserver de l’eau potable à bord des grands voiliers long-courriers a été longtemps un problème ayant parfois des incidences néfastes sur la santé des équipages quand elle était corrompue dans les futailles. Bien que dans l’Antiquité les marins grecs savaient dessaler l’eau de mer pour leurs besoins au large, il faut attendre le milieu du XIXᵉ, après bien des tâtonnements, pour mettre au point les premiers appareils distillatoires adaptés aux navires long-courriers (1). L’un des plus performants était le procédé imaginé en 1837 par Peyre et Rocher, les précédentes inventions n’étant pas satisfaisantes. L’idée était de coupler le fourneau du cuisinier à un appareil distillatoire. Après 15 ans de recherche, Peyre, chimiste à Saint-Etienne, invente un tel appareil qu’il soumet pour application pratique à Rocher, constructeur de machines marines à vapeur à Nantes. C’est un fourneau en cuivre étamé pour navire avec bouilleur juxtaposé, l’ensemble logeable dans la mayance (2) d’un grand voilier. Le four permet de cuire le pain et de rôtir les viandes, les marmites autoclaves de faire la soupe, cuire les légumes à la vapeur et tout ce que l’on veut faire bouillir avec l’eau douce obtenue. Pendant la cuisson des aliments et avec le même combustible, l’eau de mer amenée dans l’appareil par une pompe est distillée et transformée en eau douce potable tirable au robinet placé sur le bouilleur comme le montre le croquis joint. L’appareil était capable de fournir 720 litres d’eau douce pure par jour de 12 heures de distillation continue. Son coût de 2 000 francs pour un navire de 600 tonneaux armé par 25 hommes, était amorti par le gain de volume en cale pour les marchandises obtenu en supprimant les barriques d’eau douce embarquées au départ du voyage et remplies aux escales. Le procédé Peyre et Rocher était très avantageux pour les navires transportant des émigrants et les transports de troupes.
Le 11 mars 1836, le capitaine Sire du navire Edith rédige un rapport à ses armateurs Chauvet et Couat de Nantes vantant les avantages de la cuisine-distillatoire Peyre et Rocher. Pendant tout le voyage de 10 mois à l’île Bourbon (3) l’eau douce obtenue a suffi amplement aux besoins de l’équipage qui s’en est même servi pour blanchir son linge. Pour sa part, le capitaine Simon du 3-mâts Suffren de Nantes écrit à se armateur P. Dupuy, le 18 octobre 1837 depuis Saint-Denis de Bourbon, qu’avec 6 barriques de charbon de terre qui tiennent moins de place à bord que trois cordes de bois, il a obtenu l’équivalent de 25 barriques d’eau douce même dans les plus mauvais temps. Ce capitaine rapporte, le 5 février 1840, que depuis trois ans qu’il utilise la cuisine à distiller l’eau de mer, le procédé n’offre aucun inconvénient et que son utilité deviendra incontestable sur les navires armés au long-cours.
Question entretien de l’appareil, le capitaine Blay du 3-mâts Jules-César de Bordeaux écrit de Valparaiso le 30 août 1842, qu’il suffit d’un nettoyage tous les 40 à 45 jours pour enlever le tartre.
La construction des navires en acier a mis fin à ce procédé en installant à bord des navires de grandes caisses à eau douce potable remplies aux escales. Cependant, au cours des longues traversées de 90 à 100 jours, comme dans les voyages au Chili par le Cap-Horn ou en Nouvelle Calédonie par Bonne-Espérance, l’eau douce était encore rationnée, les marins cap-horniers n’ayant droit qu’à une seille (4) pour leur grande toilette hebdomadaire du dimanche et pour laver leur linge. La distillation de l’eau de mer à bord des navires n’est cependant pas abandonnée complètement. Pour preuve, ce porte-avion nucléaire américain USS Carl Vinson venu au secours des sinistrés d’Haïti en 2010 ; il leur a fourni de l’eau douce potable produite à bord en grande quantité.
Claude Briot
(1) Dans leurs voyages de circumnavigation Lapérouse, d’Entrecasteaux, Cook, Bougainville, avaient obtenu des premiers résultats de distillation de l’eau de mer mais en petites quantités. Ils devaient avoir encore recours à l’aiguade ou approvisionnement à une rivière pendant les escales.
(2) Pour mémoire : local du cuisinier ou Maître coq.
(3) Ancien nom de l’île de la Réunion.
(4) Sceau en bois muni de 2 oreilles percées d’un trou dans lequel on passe un cordage (Robert Gruss).
● Illustration : croquis extrait d’Appareil cuisine-distillatoire pour rendre sans frais l’eau de mer potable à bord des navires par Peyre et Rocher inventeurs. Imprimerie du Commerce. Nantes 1843.

7 Responses to “Rendre l’eau de mer potable sur les long-courriers”


  1. 1 kareg an tan 6 mai 2015 à 19:23

    le seau du bateau, le sceau du roi et le sot du village … quand les anglais disent, eux, so and so !!

  2. 2 Jiheldet 6 mai 2015 à 21:29

    Connait-on encore le procédé des Grecs, ou leurs instruments ?

  3. 3 André 7 mai 2015 à 10:52

    bjr à tous, le pb c’est que l’eau récupérée grâce au bouilleur est de l’eau distillée, parfaite pour les batteries, mais paraît il hautement indigeste pour l’estomac humain. C’est pour cela que l’on embarquait de l’eau en bouteilles plastique sur les pétroliers sur lesquels j’ai navigué; Un essai avait été fait de minéraliser l’eau du bouilleur sur le  »Fina Belgique » mais cela n’avait pas donné de bons résultats.
    Dans certains pays, il n’était pas facile de se procurer de l’eau en bouteilles (USA, Japon…p. ex.)

  4. 4 Claude Briot 7 mai 2015 à 18:28

    Appareil cuisine-distillatoire pour rendre sans…. Rocher …
    http://www.decitre.fr › … · Rocher et Peyre – Appareil cuisine-distillatoire pour rendre sans frais l’eau de .

    6,80 euros

  5. 5 Claude Briot 7 mai 2015 à 18:33

    Appareil cuisine-distillatoire pour rendre sans frais l’eau de mer potable à bord des navires / MM. Peyre et Rocher, inventeurs -Impr. du commerce (Nantes)-1843

    Gallica : gratuit. Bonne lecture !

  6. 6 Claude Briot 7 mai 2015 à 18:50

    Découvrir l’eau
    Eau potable
    Le dessalement de l’eau de mer

    Les trois quarts de la surface de notre planète sont recouverts d’eau mais d’eau salée malheureusement. Il n’empêche, ces réservoirs inépuisables que sont les océans font rêver : et s’il était possible de transformer cette eau salée en eau douce ?
    Cela résoudrait en effet toutes les difficultés de pénurie d’eau que connaissent beaucoup de pays, car nombre d’entre eux ont un accès aux océans, quand ils ne disposent pas d’un littoral maritime conséquent.

    En fait, dessaler l’eau de mer de manière à la rendre consommable, c’est possible. On dispose même aujourd’hui de nombreux systèmes dont beaucoup ont atteint le stade industriel. Les deux procédés les plus couramment utilisés sont la distillation et l’osmose inverse. Leur principe est simple.
    La distillation consiste à évaporer l’eau de mer, soit en utilisant la chaleur des rayons solaires, soit en la chauffant dans une chaudière. Seules les molécules d’eau s’échappent, laissant en dépôt les sels dissous et toutes les autres substances contenues dans l’eau de mer. Il suffit alors de condenser la vapeur d’eau ainsi obtenue pour obtenir une eau douce consommable.

    Les dossiers du CNRS sur Google : gratuit

  7. 7 Claude Briot 7 mai 2015 à 19:57

    Pardon effectivement pour l’étourderie à propos de la seille : il faut lire seau en bois bien sur et non sceau en bois. On ne se relit jamais assez..


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