Les Cap-horniers Robinsons du 4-mâts Président-Félix-Faure

4-mâts Président Félix Faure à l'entrée au Havre - CP postée le 10 oct. 1905 - 2,24 MoLe 4-mâts Président-Félix-Faure de la Compagnie Havraise de Navigation à Voiles, fondée en 1877 par Edouard Corblet, part de Pouembout en Nouvelle-Calédonie le 6 février 1908 avec un chargement de minerai de nickel pour Le Havre. Assailli par une mer en furie dès son départ, il peine à contourner la Nouvelle-Zélande dans l’Est, dérive et va s’échouer, le vendredi 13 mars 1908, à Anchorage Bay dans la partie Nord-est de l’archipel des Antipodes (1) où il déchire la coque. Le grand voilier coule à pic en moins de 25 minutes. Par miracle, les 22 hommes d’équipage (2) peuvent embarquer dans la grande chaloupe et après deux heures de nage (3) harassante à travers un épais goémon, luttant à coups d’avirons contre les albatros prêts à les dévorer, trouvent un point d’accostage sur la seule partie abordable de l’île principale, un roc volcanique couvert de hautes herbes. Meurtris et transis de froid, les naufragés découvrent en haut de la falaise une hutte prévue pour six personnes, pourvue de 54 caisses de biscuits de mer (4). Ils vont s’y entasser sur de la paille humide dans une promiscuité difficilement imaginable. La température extérieure est moins 2 degrés. Les caractères s’aigrissant rapidement, s’engage alors une lutte à mort pour la survie. « Les naufragés ne reconnaissent plus ni Dieu ni maître » rapporte le capitaine Auguste Noêl. Rien ou presque n’ayant pu être récupéré de l’épave, il faut faire 5 kilomètres pieds nus pour trouver du bois et capturer des albatros, seule nourriture possible avec une galette et demie de biscuit par jour mais de l’eau de source en quantité suffisante. Deux autres huttes sont construites, l’une pour six matelots, l’autre pour la cuisine. À Pâques, une vache errante est capturée et débitée à la hache trouvée dans le refuge. Inutile de décrire l’exaltation des Robinsons affamés dévorant chacun plusieurs kilos de beefsteak en une seule journée. Le 13 mai, soit deux mois après le naufrage, un vapeur apparaît à l’horizon. Il s’agit du croiseur anglais Pegasus qui aperçoit les signaux des naufragés. Ils seront rapatriés à Marseille d’où ils prendront la direction de leurs ports respectifs.
Au Havre, le journaliste Alphonse Petit a interviewé des rescapés de cette aventure pour un feuilleton intitulé « Les Robinsons du Président-Félix-Faure ». Les témoignages d’hommes d’équipage sont rares et d’autant plus précieux. Le mousse Duval raconte qu’il était sur la dunette occupé à confectionner une tresse quand il aperçoit une haute falaise barrer la route du 4-mâts. Appelés à la hâte sur le pont les matelots brassent les vergues pour virer de bord et changer de route, mais déventé par la falaise de plus de 300 mètres de haut, le Président-Félix-Faure ne gouverne plus et part à la dérive sur les récifs où il s’éventre. Aidé par le novice Yves Le Moal, sur ordre du capitaine, il a le temps de récupérer un demi-sac de biscuits de mer, 24 boîtes d’endaubage (5) et 70 boîtes d’allumettes avant d’embarquer dans la chaloupe avec les autres. Le cuisinier Jouault et le mousse Gruel ont avoué qu’au moment du naufrage, quand le navire s’est mis à talonner sur les rochers, l’équipage a été pris de panique et cédé au sauve qui peut. Sans attendre l’ordre d’abandon, tout le monde s’est entassé dans la baleinière de sauvetage, le capitaine Noël restant seul à bord encore un moment. Sur l’île, ils confirment que les naufragés n’en faisaient qu’à leur tête tandis que leur commandant se levait de bonne heure le matin pour aller à la pêche et rapporter du poisson frais. Ingénieux, il avait façonné des hameçons de fortune dans un vieux cercle de barrique trouvé sur place. Il avait aussi fabriqué une lampe à huile fonctionnant à la graisse de manchot fondue qui lui permettait le soir de traduire et de lire à ses hommes, des ouvrages anglais trouvés dans la cabane, afin d’essayer de les distraire. Jouault et Gruel précisent encore au journaliste que si les naufragés ont pu survivre et être sauvés, c’est au sang-froid et au courage de leur capitaine qu’ils le doivent. Affligé par la perte de son navire Auguste Noël a dû apprécier cette marque de reconnaissance publiée dans la presse locale havraise.
Claude Briot
(1) Iles désertes situées près du méridien 180° à 405 milles dans le Sud-est de l’île Stewart pointe extrême Sud de la Nouvelle Zélande.
(2) L’équipage comptait 10 Havrais : le capitaine Noël, le bosco Le Gall, le second-maître Bidan, les matelots Gadebois, Quentin, Gruel, Renaud, le novice Yves Le Moal, le mousse Duval et le mécanicien Marty préposé à la chaudière pour les treuils à vapeur.
(3) Mouvement imprimé aux avirons d’une embarcation pour la faire avancer (Robert Gruss).
(4) Le gouvernement Néo-Zélandais avait équipé ses îles désertes de refuges pour naufragés qu’il faisait visiter de temps à autre par un navire de guerre.
(5) Conserve de viande en boîte de fer blanc.
Sources : Rapport du capitaine Auguste Noël publié dans le journal
Le Havre le 28 juillet 1908 et articles d’Alphonse Petit dans ce même journal les 2, 3, 4 et 6 août 1908.
● Illustration : Le 4-mâts
Président Félix Faure chargé aux marques entrant au Havre, venant de Nouvelle-Calédonie avec du nickel. Carte postale postée le 10 octobre 1905. Collection auteur.

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