Croyances et superstitions des marins cap-horniers

Passage de la Ligne sur un cap-hornier di nickel - Photo Augustin Noël - Coll. Dr Marc CarréEscales Maritimes a déjà abordé le sujet avec notamment plusieurs billets sur l’interdiction d’embarquer le rongeur aux longues oreilles dont il ne faut pas prononcer le nom, mais qui est pourtant délicieux à la moutarde. Cette contribution n’a d’autre ambition que d’apporter un modeste complément avec d’autres exemples de croyances et superstitions cap-hornières. Au temps de la voile commerciale, certains matelots portaient un anneau d’or à une oreille pour éviter les maux d’yeux disaient-ils, car dormir sur le pont au clair de lune pouvait rendre aveugle la nuit. Francis Roger, officier chez Bordes, raconte avoir vu le cas se produire deux fois sur le 3-mâts Général-Neumayer. Le 30 juillet 1911, alors que le navire se trouve sur la côte du Chili, le matelot Doné se plaint de ne plus voir la nuit, mais il voit bien à la lumière. Il est convaincu d’avoir reçu un coup de lune. Le 30 octobre suivant, un autre matelot atteint du même mal, est exempt de quart de nuit à cause de sa vue (1). Mais n’était-ce pas un stratagème de matelot pour s’octroyer des nuits franches ?
• Les satanites, ces petits oiseaux des tempêtes aux plumage, pattes, bec et yeux noirs comme en grand deuil, errant en permanence dans les grandes latitudes australes parmi les albatros et les damiers, loin de toute terre, disparaissant subitement une fois la tempête apaisée, intriguaient les cap-horniers. Ils racontaient que ces oiseaux sinistres étaient les âmes des mauvais capitaines envers leurs matelots que ni le ciel ni l’enfer n’avaient voulu recevoir après leur mort et qui étaient condamnés à errer à perpétuité sur les lieux de leurs sévices. Phénomène étrange qui les renforçait dans leur croyance, quand ils parvenaient à capturer un satanite au fil à voile, le seul fait de le tenir dans la main faisait tomber ses plumes.
• Siffler le vent ne se pratiquait pas que sur les cap-horniers mais aussi sur les grands voiliers encalminés. Armand Hayet décrit cette croyance qui consistait à siffler doucement face à la direction du vent désiré, mais une fois celui-ci venu il fallait cesser de siffler pour ne pas le faire souffler en tempête ou changer de direction. Francis Roger ajoute que parler des fredaines de matelots avec les chères hôtesses du quai de la Fosse à Nantes ou avec celles de Dunkerque, il n’y avait rien de tel pour faire venir le vent. Mais tenir de tels propos devant des femmes honnêtes comme l’épouse du Grand mât ou une passagère, l’une et l’autre qualifiées de diables en lest, pouvait attirer la tempête, d’où l’étonnante courtoisie de ces rudes marins cap-horniers à l’égard des femmes embarquées pour le voyage.
• Le passage de la ligne équatoriale n’était pas seulement prétexte à réjouissances pour rompre la monotonie de la traversée mais trouvait son origine ancestrale dans l’exorcisme de la peur de l’inconnu en entrant dans l’hémisphère Sud. Il fallait obtenir du Père la Ligne la permission de pénétrer dans ses Etats. Tout un cérémonial était de rigueur qui s’est allégé au fil des années et que la littérature romanesque a longuement rapporté on occultant trop souvent l’aspect initiatique. La photo jointe montre une cérémonie du baptême de la ligne sur le 4-mâts cap-horniers du nickel Emilie-Siegfried au tout début du siècle dernier. Ici, les fastes d’antan sont réduits à la séance du barbier avec son grand rasoir en bois avant, bien entendu, l’immanquable arrosage à l’eau de mer. On est loin de la cérémonie décrite par Edouard Manet dans ses « Souvenirs de Jeunesse » (2).
Claude Briot
(1) Souvenirs manuscrits de Francis Roger retranscrits et auto publiés par Claude et Jacqueline Briot dans « Journal d’un lieutenant de cage à poules ». Books on Demand 2009.
(2) Voir Escales Maritimes du 9 octobre 2014.
• Photo : Cérémonie du baptême de la ligne sur le 4-mâts Emilie-Siegfried vers 1900. Photo Augustin Noël sur plaque de verre (fendue). Envoi du Dr Marc Carré.

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