Punitions de matelots sur les grands voiliers

Code disciplinaire et pénal de la Marine Marchande 1852Beaucoup de contrevérités ont été écrites à propos des punitions de matelots indisciplinés au temps de la voile commerciale. La littérature romanesque confond souvent les pays, les périodes et les types de marines militaire ou marchande avec la piraterie. Ainsi, par exemple, les marins pendus haut et court dans la mâture ou fouettés avec le chat à neuf queues (1) ou encore soumis au supplice de la cale (2) étaient le sort réservé aux récalcitrants chez les pirates, dans la marine royale britannique ou sur les clippers américains. Il en allait différemment sur les grands voiliers de commerce français où une discipline était bien sûr nécessaire afin de ne pas compromettre la réussite de l’expédition maritime et la sécurité du navire, de son équipage et de sa cargaison. Le capitaine devait absolument être respecté et obéi. Le Code disciplinaire et pénal de la marine Marchande y pourvoyait en définissant les fautes et les sanctions. Les peines étaient graduelles selon la gravité de l’infraction : fautes de discipline, délits, crimes.
• Les plus courantes de la première catégorie étaient le refus d’obéissance, la négligence pendant le quart comme dormir à la barre, l’ivresse sans désordre, les querelles ou disputes sans voies de fait, l’absence du bord sans permission… Elles étaient punissables de la consigne à bord pendant huit jours (3), d’un ou plusieurs retranchements du quart règlementaire de château cambusard au repas, au maximum pendant trois jours avec ou sans retenues sur la solde selon la gravité du cas. Etaient également prévus suivant le degré de la faute : la veille sur les barres de perroquet dans la hune – la retenue sur salaire – la prison à terre à l’occasion d’une escale – l’amarrage à un bas-mât ou dans la cale pendant trois jours au plus – la boucle au pied ou le cachot avec retranchement de vin – la mise au pain sec et à l’eau pendant cinq jours au plus.
• Dans la seconde catégorie, celle des délits on relève dans le Code : la désobéissance avec injures ou menaces – les rixes et voies de fait entre hommes d’équipage – l’ivresse avec désordre – l’altération des vivres, de la marchandise ou objets du bord – le vol – la désertion – la rébellion avec voies de fait envers le capitaine ou l’officier de quart passible d’un emprisonnement de trois mois à trois ans. De fortes amendes pouvaient être assorties. Les déserteurs repris risquaient d’être condamnés à effectuer une campagne de un à deux ans sur un navire de l’Etat sans percevoir leur solde du commerce.
• Enfin concernant les crimes, heureusement fort rares, on y trouve essentiellement les peines de baraterie prévues pour les capitaines qui échouent, perdent ou détruisent volontairement leur navire ou le détournent à leur profit ; faute passible de dix à vingt ans de travaux forcés, voire de la peine de mort s’il y a homicide volontaire. Cependant, les vols d’objets du bord d’une valeur de plus de dix francs étaient considérés comme crime y compris pour les matelots. Tout acte de rébellion, causé par plus du tiers de l’équipage, était un crime puni de la réclusion avec travaux forcés si les rebelles étaient armés.
Dans la pratique, les faits les plus graves relevés sur les cap-horniers concernent de nombreuses désertions de matelots à la recherche d’une vie meilleure à terre. À défaut de matelots français disponibles recrutés à prix fort, ils étaient remplacés par des blackballers (4) fortes têtes fournis par des marchands d’hommes. Cette pratique était source de désordre pendant le voyage de retour du fait de la différence de salaires entre matelots français astreints au même travail et de l’indiscipline caractérisée des blackballers recrutés par défaut. Un exemple est fourni par le 3-mâts Gers 1885 à un retour d’Iquique au Chili où le capitaine Merlen doit enrôler deux matelots étrangers, Carlos Lequizan Argentin et Ernesto Origrio Equatorien tous deux âgés de 24 ans. Parlant espagnol entre eux, ils restent à l’écart du reste de l’équipage, manifestent de la mauvaise volonté au travail et façonnent des poignards avec des bouts de tôle. Le 24 octobre 1912, ils refusent tout service avec insolence. Brandissant couteaux et poignards, proférant des menaces, ils se retranchent sur le gaillard où plus personne n’ose se risquer. Le 30 octobre, le 3-mâts se trouvant dans le sud-ouest des îles du Cap Vert, il est décidé de s’emparer des mutins. Munis de filins, les marins français s’avancent sur le gaillard, refoulant les deux sud-américains vers son extrémité avant. Arrivés sur le bout-dehors, ces derniers glissent, perdent l’équilibre et tombent à la mer, mais se cramponnent aux bouées qui leur sont jetées. L’embarcation montée par le second Auguste Ledolledec et cinq hommes les repêche avec difficulté. Ligotés, ils sont hissés à bord, mis au cachot et écroués à l’arrivée à Dunkerque.
Claude Briot
(1) Chat à 9 queues : martinet composé de 9 lanières de cuir terminées chacune par un nœud.
(2) Punition pratiquée au XVIIIᵉ sur les navires de guerre. Voir
Escales Maritimes du 23 juillet 2010.
(3) Ce qui n’était pas une réelle privation pour les cap-horniers au mouillage sur les rades du Chili où les équipages étaient de toute façon consignés à bord pour la manœuvre en cas de coup de vent.
(4) Du nom des marins anglais de la
Blackball Line qui avaient très mauvaise réputation.
• Illustration : Code Disciplinaire et Pénal de la Marine Marchande de 1852. Présenté et commenté par Hautefeuille. Bnf-Gallica.

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