Quand les cordages étaient en fibres végétales

Remorque en manille pour les AbeillesVieille amarre de poste en coco sur un couronnement de quaiAussière en chanvre lovée en glène

 

 

 

 

 

Avant l’avènement des fils d’acier et des fibres synthétiques, les cordages étaient fabriqués à partir de fibres végétales. Ils avaient leurs inconvénients mais présentaient le gros avantage de générer des courants de trafics maritimes internationaux. En effet, les corderies françaises importaient le chanvre, l’Italie, l’abaca des Philippines, l’agave du Brésil et de Tanzanie dont les fibres fournissaient respectivement le manille et le sisal ; le jute du Bengale, les fibres de coco des pays tropicaux. Elles les transformaient en cordages de toutes sortes pour les besoins de l’Industrie, de l’Agriculture (1) et bien entendu de la Marine notamment pour les grands voiliers dont les gréements étaient de très gros consommateurs. En outre, une grande partie de la production de ces cordages « bio » était réexportée dans le monde entier.
• Le chanvre : Originaire d’Asie, il était cultivé en Europe depuis longtemps. Coupées en été, les tiges réunies en javelles étaient laissées sur le sol pendant quelques jours durant lesquels les feuilles séchaient et se détachaient. Ces javelles étaient ensuite réunies en bottes mises à tremper dans un cours d’eau. C’était l’opération dite du rouissage ou fermentation dont le but était de dissoudre la sève des tiges afin de permettre aux fibres de se séparer plus facilement. Suivaient les opérations de lavage, séchage, broyage puis teillage pour séparer les parties ligneuses de la filasse. L’étoupe de chanvre était achetée par les corderies qui la transformaient en fils de caret (2).
• Le sisal : Un petit port mexicain, Sisal, exportait la fibre d’agave proche du yucca par son aspect. Les feuilles pointues et charnues étaient coupées trois fois par an et déchiquetées dans des broyeurs afin de séparer la fibre et la pulpe. Un lavage et un rinçage à l’eau douce éliminaient les matières colorantes vertes. Après broyage, les fibres étaient mises à sécher au soleil puis réunies en balles. À la fin de la navigation commerciale à voiles le Mexique fournissait 250 000 tonnes de sisal par an. La France consacrait alors 100 millions de francs annuels à l’importation de cette fibre. Le traitement en corderies était identique à celui du chanvre.
• Le manille : Comme pour le sisal un port, Manille, a donné son nom à cette fibre produite par l’abaca ou bananier des Philippines. Les gaines des feuilles de cette plante s’enroulent l’une dans l’autre pour former des tiges riches en fibres. Les filaments extérieurs servaient à la fabrication des cordages de marine, plus légers, à diamètre égal,  que ceux en chanvre et plus résistants aux intempéries et à l’humidité. Les opérations successives étaient : abattage des tiges d’abaca, défibrage, séchage et peignage, transport des balles au port de Manille pour l’exportation dans le monde entier.
• Le jute : Appelée aussi chanvre de Calcutta, la fibre de jute est produite par l’écorce de diverses plantes de la famille des malvacées (3). Meilleur marché, facile à filer mais moins résistante que les fibres précédemment citées, elle était cultivée essentiellement au Bengale profitant du climat chaud et humide mais également en Chine, dans l’ex-Indochine, au Japon, en Australie et à Madagascar. Les tiges des arbrisseaux atteignant 4 mètres de hauteur étaient coupées en été et subissaient les mêmes opérations que le chanvre. Essentiellement destinées à la fabrication des ficelles, des cordeaux, des sacs pour produits agricoles, les fibres de jute craignent l’eau de mer et de ce fait n’était pas recommandées pour la confection des aussières d’amarrage pour les navires ; ces dernières plongeant dans l’eau quand on les larguait pour les rentrer à bord.
• Le coco : La fibre de noix de coco se trouvant à l’intérieur de la coque était également utilisée pour la fabrication des cordages. Particulièrement légers, souples et extensibles, capables de flotter, les cordages en coco étaient cependant vite usagés et devenaient assez rapidement du fatras que les boscos revendaient dans les ports, le produit de la vente étant partagé avec les matelots.
Question pour un champion : combien de noix de coco fallait-il pour produire une aussière de 100 mm de diamètre et 220 m de longueur ?
Claude Briot
Source : Les Corderies de la Seine et les cordages en fibres naturelles. Conférence de l’auteur publiée dans les Cahiers Havrais de Recherche Historique n° 68 – 2010.
(1) Notamment les ficelles en sisal pour les moissonneuses-lieuses.
(2) Les fils de chanvre étaient commis (tordus) ensemble de droite à gauche. 2 fils de caret donnaient un lusin, 3 un merlin, à partir de 4 un toron. Plusieurs torons commis ensemble formaient un cordage ; plusieurs cordages : une aussière ; plusieurs aussières : un grelin.
(3) Plantes herbacées comprenant de nombreuses espèces dont l’hibiscus, la rose trémière, la mauve…
• Illustrations : A gauche : remorque en grelin de manille de 140 mm de diamètre et 205 m de long pour la
Cie les Abeilles du Havre. Au centre : vieille amarre de poste en coco sur un couronnement de quai. A droite : aussière en chanvre lovée en glène.

3 Responses to “Quand les cordages étaient en fibres végétales”


  1. 1 Pierre Livory 19 novembre 2014 à 14:52

    Grand bravo pour cette synthèse ! Merci.

  2. 2 de Cayeux 19 novembre 2014 à 15:31

    Les fils de base commis ensemble de droite à gauche donnent fils de caret et merlin, lusin et lignerolle. Plusieurs fils de caret commis de gauche à droite donnent un toron, plusieurs torons ( trois ou quatre avec alors une âme) commis de droite à gauche donnent un cordage, une aussière… plusieurs aussières (trois en général) commises de gauche à droite donnent un grelin.
    Le sens du commettage s’inverse à chaque opération successive.

    PS je possède les cours de matelotage, voilerie, embarcation de l’apprentissage maritime de l’après guerre. de 39-44

  3. 3 Claude Briot 19 novembre 2014 à 20:27

    Vous avez raison, j’ai omis de préciser qu’il fallait inverser le sens
    du commettage à chaque opération. Pour la lignerolle je précise à mon tour qu’il s’agit d’un fil de caret partagé en 2 faisceaux de chanvre tordus de gauche à droite puis réunis ensemble en les tordant de droite à gauche. Elle servait à amarrer le linge sur les cartahus.


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