Quand la démocratie pirate change l’ordre social

barbe noire« Je suis maintenant obligé de devenir pirate pour vivre et c’est bien malgré moi »
(Stephen Smith, pirate, à un officier de la Royal Navy).
• On ne peut comprendre la piraterie sans considérer les conditions de vie épouvantables que subissent les marins à la fin du XVIIᵉ siècle, marins bien souvent enrôlés de force ou n’ayant pas d’autre issue que de fuir des conditions de vie encore plus misérables. Dans la Navy, les officiers n’imaginent pas qu’un navire puisse avancer sans que les marins ne soient brutalisés. Leur pouvoir disciplinaire symbolisé par le chat à neuf queues (1) n’a comme seule limite que la mort du marin.
La pénurie de nourriture et les mauvais traitements sont quotidiens avec comme conséquence les maladies et une espérance de vie très réduite. Certains capitaines sont littéralement des barbares allant jusqu’à assoiffer l’équipage alors que des barils d’eau douce reviennent au port. Les officiers sont corrompus, les soldes sont misérables et quelquefois non versées.
Face à cela, les marins développent une culture de la solidarité – « Ils ne faisaient qu’un et ils étaient tous résolus à compter les uns sur les autres ». La première des grèves de l’histoire se déroule dans les docks de Londres en 1768. Elle est le fait de marins.
• Changer l’ordre social, tel est le but ultime de la piraterie.
On entre en piraterie par la révolte, suivie de l’émeute alimentée par une soif de vengeance. Les bateaux pirates dont le nom comporte le mot « Revenge » sont légion. Lorsque Roberts capture le gouverneur de la Martinique qui avait fait pendre des membres de sa « fraternité », il le pend à la vergue de son propre bateau. Un pendu contre un autre la spirale de la violence ne s’arrêtera plus qu’à la capture du dernier pirate.
Une fois entrée en piraterie, par la mutinerie, commence l’expérimentation du nouvel ordre social. Là où les commentateurs ne voient que le désordre, s’élabore en réalité une société très codifiée. La mutinerie est généralement suivie d’un conseil de guerre, sorte d’assemblée populaire de tous les marins. Une charte est rédigée et chacun prête serment de la respecter.
• La loi commune est toujours la même : éliminer les rapports de domination, vivre libres et égaux et partager équitablement la propriété. L’obsession des marins est de se protéger du despotisme et des abus qu’ils ont connus dans leur vie antérieure. Mais ils ne rejettent pas pour autant toute autorité quand la situation l’exige.
Les pirates instaurent avant Marx la propriété collective des moyens de production : le navire, les captures. Ils abolissent ainsi la relation salariale et deviennent des associés.
Le conseil commun (assemblée de l’équipage) qui se réunit régulièrement autour d’un bol de rhum et dont les débats sont houleux est souverain. Aucun capitaine n’oserait passer outre une décision du conseil. Lorsqu’un capitaine est démis de ses fonctions il est « remis au pied du mât », c’est-à-dire qu’il redevient simple matelot.
Un nouveau gouvernement du navire s’installe. La plus haute autorité légitime du bord est le quartier-maître. Chez les pirates, c’est un officier. Élu par l’équipage, il est chargé de le représenter. Il tient la décision ultime qui s’impose au capitaine dont il contrôle les actions. C’est le quartier-maître qui répartit la nourriture (point crucial de la vie du bord) et partage le butin en parts égales, sauf pour les officiers qui ont une part et demi et quelquefois deux pour le capitaine. L’argent et les valeurs sont stockés dans des coffres placés dans l’entrepont et ouvert à tous. Il ne viendrait à l’idée de personne de se servir sans demander l’accord du quartier-maître. C’est aussi le quartier-maître qui sélectionne le groupe d’abordage dont les nouveaux venus sont généralement exclus.
Les capitaines sont élus et révocables mais ils ne sont que des commandants opérationnels. En chasse ou au combat, ils ont le pouvoir absolu. Il est arrivé qu’un capitaine soit renversé pour « refus de piller les vaisseaux anglais » ou pour « comportement trop semblable à celui d’un gentilhomme ».
• Sur un navire « normal » la distribution de l’espace marque les hiérarchies. Aux matelots le gaillard d’avant, aux officiers la dunette. Sur un navire pirate on « s’allonge au pif », expression d’époque. Le capitaine n’a pas de lit personnel. Les officiers n’ont aucun privilège particulier.
Après la mutinerie fondatrice, la société pirate grossira au gré des captures et des adhésions volontaires. Une fois à bord d’une nouvelle prise,  la première question que pose le quartier-maître aux marins capturés est : Comment êtes vous traités par votre capitaine ? Si le capitaine et les officiers sont humains, la clémence s’exercera sur eux.
Les marins capturés sont réunis sur le pont et alignés. Ils peuvent rallier la confrérie des pirates en avançant d’un pas. Certains cependant souhaitent adhérer dans la discrétion au cas où ils seraient repris pensant ainsi sauver leur tête avec l’alibi de la contrainte. Pure illusion, la piraterie est un voyage sans retour. Si la prise est un navire négrier, ils libèrent les esclaves et les intègrent à l’équipage avec les mêmes droits qu’eux.
Les pirates sont généralement d’excellents marins, connaissant parfaitement les conditions de navigation locale, leur terrain de jeu. Mais ce sont aussi de joyeux fêtards. Un peu comme s’il s’agissait de rattraper un retard accumulé pendant les années de privation et s’étourdir de jouissances tant les jours sont comptés. L’équipage de Sam Bellamy « se régale tellement avec du madère que, complètement ivre, il jette son navire sur un haut-fond. ».
• Cette explosion jubilatoire d’une liberté sans limites ne pouvait pas durer. A la fin du XVIIᵉ siècle, les flibustiers de tous ordres sont indirectement employés – et donc tolérés- par l’Angleterre, les Pays-Bas et la France contre l’Espagne et le Portugal dont la fortune est trop insolente. Puis, ils échappent à ces manipulations politiques et deviennent incontrôlables.
A partir de 1722, le commerce mondial est gravement menacé. 70 capitaines de pirates ont capturé et pillé 2 400 bateaux au cours des dix dernières années, l’âge d’or de la piraterie. Même si seulement 10 % des navires capturés furent définitivement détruits, la répression des grandes puissances fut systématique et sanglante. Les pirates ne combattirent plus que pour survivre libres ou mourir dignement.
Pirates de tous pays…
Francis Bergerac
• Image – Extrait de la célèbre toile de J.L. Ferris représentant le duel entre Barbe-Noire, le pirate, et le lieutenant Maynard à Ocracoke (Caroline du Nord).
Source : Markus Rediker, Professeur d’histoire à l’université de Pittsburgh.
(1) Fouet composé de lanières de cuir terminées par un nœud.

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