Les piastres de l’abbé Jouin

image001Même notre plus grand monarque, le très ensoleillé Louis XIV, peut se faire rouler par un messager de Dieu… et pas qu’un peu.
Mars 1709, une flotte de huit vaisseaux marchands malouins chargés d’une très grosse fortune, on parle de trente millions de livres d’or et d’argent en pièces et lingots, se présente à l’entrée de de la rade de L’Orient. L’abbé Jouin, parti évangéliser le Nouveau au Monde, rentre au pays en commandant l’un d’entre eux, la Confiance (ça ne s’invente pas) sur lequel on a regroupé une partie de la riche cargaison. Le déjà bien malade, mais toujours dépensier roi de France exulte à l’idée de renflouer les caisses du royaume. La famine ravage le pays, les soldats souffrent, c’est la grande dèche dans les armées.
Très vite le roi négocie avec les marchands un prêt équivalent à la moitié des valeurs rapportées et 10 % d’intérêts. A la vue du premier navire, une chaloupe est prête à porter à bord un officier chargé de sceller les écoutilles et ainsi empêcher toute forme de trafic ou d’indélicatesse à l’égard de Sa Majesté. L’ordre secret de mettre, dès le débarquement, toutes ces valeurs à l’Hôtel des Monnaies s’ébruite. A l’époque, la confiance dans l’état régalien est nulle. Les soldes des équipages ne sont pas versées et un commerce de change parallèle s’est développé. Clairement les négociants malouins pensent qu’ils vont être les victimes d’un racket plus que royal. Voici le genre de supplique adressé au grand argentier successeur de Colbert :
 » Faites que la mémoire de Monsieur Colbert, que les négociants regrettent tous les jours, revive en votre personne, et qu’une poignée de négociants, qui, par leur industrie, ont soutenu les manufactures de France, dont ils ont rapporté des matières d’argent dans le royaume, ne soient pas les seuls sacrifiés ! « 
A l’arrivée des navires et sous la menace expresse de sanctions pour fausses déclarations, les capitaines annoncent 3 705 353 piastres exactement, dix fois moins que prévu. Louis ne croit pas à l’erreur de zéro. On s’énerve en haut lieu, on soudoie les dénonciateurs de trésors dissimulés avec promesse de leur laisser jusqu’au tiers des sommes rapportées. Rien ni fait. Le défaitisme s’empare des autorités locales :
 » Je crois, écrit le commissaire de la marine du Port-Louis, que les capitaines commandant les vaisseaux venant de la mer du Sud, voyant la précaution qu’on prend de leur faire déclarer les espèces d’or et d’argent qu’ils apportent, ne déclareront que ce qu’ils voudront, et qu’ils feront débarquer la nuit ce qu’ils n’auront pas déclaré, et les gardiens, que je mettrais dans leur bord, ne pourront empêcher cela, parce qu’il est aisé de les corrompre et de les enivrer… »
Or, juste avant la rade de Lorient, il y a Groix, dernière station avant la route Port-Louis/Versailles. Les scellés d’écoutilles ne sont pas encore posés que les Malouins y débarquent en catimini leur précieuse cargaison. Des piastres, il y en avait partout, même dans le sable des plages  (1). L’île au trésor c’est Groix.
Le recteur (2) de l’île auquel on rappelle au détour d’une lettre qu’il reçoit une pension du Roi, est réquisitionné. Le sermon du dimanche est particulièrement salé. C’est l’aveu ou l’enfer. Las, prêter à Louis XIV ? … jamais ! Le peuple breton fait corps. Aucun ne craque à la vision apocalyptique du bûcher éternel. Rouge sur rouge, rien ne bouge sur l’horizon groisillon. Les matières comme on le lit dans les lettres officielles se sont évanouies. Ici et là, quelques saisies en confirment la diffusion. Un bourgeois d’Hennebont, affecté du syndrome suisse, avoue 100 000 piastres pour éviter la confiscation. C’est pour les autorités la preuve de l’énorme escroquerie dont elles se sentent victimes. Les gendarmes savaient bien que toutes ses richesses remontaient vers Saint-Malo. On appelle ça le tropisme malouin. Des pandores déguisés en matelots sont placés sur leur trajet présumé. Les Malouins flairent le piège. C’est la nuit, dans le creux des talus, que l’or et l’argent cheminent. Mais la vague d’or qui monte vers Saint-Malo et les soupçons qui pèsent sur les capitaines déclenchent l’ire du Roi. Les arrestations pleuvent.
L’abbé-capitaine Jouin, commandant la Confiance arrivée avec la richissime escadre, a le plus tardé à rendre ses comptes. On savait grâce à un de ses protégés qu’il avait trafiqué bien plus que des indulgences (3) sur les côtes du Pérou et du Chili. Il s’était vanté d’avoir retiré plus de 200 000 piastres de ce voyage. Par lettre de cachet, le ministre Pontchartrain le fait arrêter et découvre chez lui 974 000 piastres. Il est incarcéré à la citadelle du Port-Louis. Pour Jouin, c’est Dieu que l’on offense et il finit par convaincre quelques directeurs de la Compagnie des Indes, sensibles à un formidable élan public de solidarité, de l’absoudre. L’abbé promet sa sœur, encore mineure, en mariage à l’un de ses grands capitaines de vaisseau. Si l’on découvre les coffres, dit-il, c’est par la dot qu’il sera pardonné. L’illustre et influente Compagnie fait libérer l’abbé Jouin libre, il oublie la promesse de mariage. Durant l’interminable procès qui suit, on découvre les coffres chez l’un de ses (très bons) amis. A l’ouverture, grosse déception, quelques piastres d’argent et 400 livres de cuivre. Rien de la fortune attendue.
 » La pauvre Mademoiselle Jouin eut la permission d’enterrer son chagrin et ses espérances déçues dans le couvent de la Visitation de Vannes « .
La disgrâce du roi s’abattit sur l’abbé mais pas au point de briser sa carrière. On le retrouva au service du roi d’Espagne sur les côtes du Pérou et du Chili, infatigable missionnaire de Dieu. Sacré abbé Jouin ! Aumônier des corsaires, mais pas que…
Francis Bergerac
Source : Les relations commerciales et maritimes entre la France et les côtes de l’océan Pacifique au début du XVIIIᵉ siècle – EW Dahlgreen – Paris 1909.
(1) Peut-être en reste-t-il encore, avis aux chercheurs de trésor.
(2) Ce brave curé de Groix est connu  pour avoir fait fuir les Anglais en déguisant les femmes de l’île en cavaliers. Les Anglais eurent la vision d’une imposante garnison et firent demi-tour avant d’attaquer. Le recteur que l’on retrouve ici eut droit à une pension à vie.
(3) Dans la religion catholique les indulgences distribuées par le clergé permettent de réduire le temps de purgatoire et d’accéder plus vite au paradis. Malgré cela certains préfèrent succomber à la fascination du lingot.

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