« Le Médecin de Papier » pour navires sans toubib

Le Médecin de Papier - couvertureCafé à haute dose pour soigner une hernie étranglée ; émétique, gomme arabique et eau sucrée dans les fluxions de poitrine fréquentes chez les marins cap-horniers toujours mouillés à la manœuvre dans les mers australes ; sel de nitre pour la jaunisse ; teinture de cannelle en cas de congélation suite à une immersion prolongée dans l’eau glaciale ; savon dissous dans du tafia comme liniment pour les entorses, foulures et rhumatismes ; essence de térébenthine mélangée avec de l’huile d’olive pour la sciatique ; clous rouillés macérés dans un litre d’eau bouillante pour l’anémie… ce n’est là qu’un aperçu des vieilles recettes recommandées par ce qui deviendra « Le Médecin de Papier » ou manuel d’hygiène et des premiers secours à l’usage des navires sans médecin.
• Les règlements maritimes fluctuants de cette époque n’imposaient un chirurgien qu’à partir de 100 personnes à bord passagers compris, si les traversées dépassaient 48 heures (1). Ce n’est qu’en 1906 qu’une loi imposa, sur les navires de commerce, un médecin breveté de la Marine Marchande en remplacement du chirurgien dont la compétence était plus ou moins évidente.
• Bible de l’officier chargé du coffre à pharmacie, « Le Médecin de Papier » devait, en principe, permettre de soigner un grand nombre de cas avec ce qui nous paraît être aujourd’hui des remèdes de rebouteux. En cas d’aggravation du mal, il fallait consulter un docteur en médecine à la première escale… qui pouvait être dans 3 ou 4 mois si on venait de débuter la traversée d’Europe au Chili ou à la Nouvelle Calédonie pour les cap-horniers du nickel. L’aspirine sortait seulement des laboratoires quant à la pénicilline, il n’en était pas encore question. Les « médicaments » du coffre étaient essentiellement des produits permettant de préparer tisanes et décoctions, des baumes, des onguents, pommades, emplâtres, sinapismes à la farine de moutarde, etc. Paradoxalement, on aurait pu parler de médecine douce faisant largement appel aux plantes et produits naturels que l’officier responsable, improvisé préparateur en pharmacie, pouvait éventuellement trouver aux escales en cours de voyage.
• En cas d’asphyxie ou de syncope, l’alcali était prescrit pour exciter les mouvements respiratoires. Le scorbut était devenu rare mais pas encore complètement éradiqué en raison des trop longues traversées et faute de chambre froide à bord, aussi le coffre à pharmacie contenait-il encore de l’acide tartrique qu’il fallait administrer au malade, dilué dans de l’eau. Ce remède était prescrit également pour la fièvre typhoïde. La tuberculose sévissait mais les prescriptions du « Médecin de Papier » étaient bien entendu inopérantes. Quant à la hernie étranglée, on pensait que l’usage intensif du café à raison d’un demi-verre toutes les demi-heures facilitait sa réintégration dans la cavité.
Claude Briot
(1) Des dérogations étaient prévues pour les navires baleiniers dont les campagnes de pêche pouvaient durer plus de deux ans ainsi que pour les navires terre-neuviers.
Illustration : Couverture de l’ouvrage « Le Médecin de Papier » du Docteur A.J. Monnier. Editions Maritimes et Coloniales. Paris 1957. Pour l’époque évoquée dans ce billet, les navires sans toubib avaient à leur disposition « Le Médecin du bord » du Docteur Launay. Arthus Bertrand. Paris 1864.
• NDLR – Voir aussi nos billets du 12 juillet 2011 (Quand le capitaine était – aussi – chirurgien…) et du 25 juillet 2011 (Les vicissitudes du capitaine-chirurgien).

11 Responses to “« Le Médecin de Papier » pour navires sans toubib”


  1. 1 MINNI 21 août 2014 à 00:35

    Effectivement , sur les Terre-neuviers, le Médecin n’était obligatoire qu’à partir de 60 hommes, ce qui fait que sur les chalutiers classiques ou usines, l’équipage était limité à 58 hommes. Avant guerre, le Père Yvon, Aumônier des Terre-neuvas réussit à faire imposer par l’Inscription Maritime la présence d’un Médecin sur les Goélettes, mais ce ne fut jamais appliqué. Ce bon Capucin, appelé « Le Moine Rouge » finit muté aux Indes par son Ordre, sous pression des Armateurs.
    On vit une époque formidable, puisqu’on vous l’dit !
    Amicalement
    Cdt Marco
    Saint-Malo

  2. 2 sylvester 21 août 2014 à 09:52

    Est que le manuel traitait des maladies vénériennes ?( et du fameux parapluie chinois pratiqué avant guerre ?) fort nombreuses comme je l’ai constaté quand je naviguait comme 1ier lieutenant dans une célèbre compagnie , pour mémoire le 1ier lieutenant était ( est ) chargé de la pharmacie et des soins , mais conterai-je ici des anecdotes dont les lecteurs sont parfois friand ?
    PS escale maritime est le MEILLEUR site du Webb sur la marmar et le monde maritime , sincèrement merci ,

  3. 3 Quiesse Guy 21 août 2014 à 10:38

    Comme dirait Planchet… après confidences de Kerdubon… beaucoup de lieutenants;;; médecins de bord ont utilisé et apprécié cet ouvrage avant une consultation radio par Saint Lys !
    Merci à Cl.Briot de nous rafraîchir la mémoire ! Et merci au Dr. Monnier aux oubliettes de l’histoire maritime… tout le monde n’est pas grand Amiral de la flotte ni d’opérette !.

  4. 4 André 21 août 2014 à 13:16

    Bjr à tous, le pb avec St Lys c’est qu’on nous mettait en rapport avec Purpan où la plupart du temps on tombait sur un interne peu au fait de l’environnement maritime. Donc je conseillais tjrs au Cdt d’appeler plutôt le CIRM via Rome radio (IAR), centre où les médecins étaient très au courant des possibilités du bord. Une fois le premier contact établi, on pouvait les rappeler ensuite via n’importe quelle station côtière, St Lys y compris bien sûr pour le suivi du traitement. Merci encore à tous ces médecins.
    Tous ces services étaient bien entendu gratuits et prioritaires sur toutes les autres radio communications

    André

  5. 5 escales maritimes 21 août 2014 à 13:17

    Sympas vos compliments, nos chevilles gonflent à vue d’oeil…Nous apprécions.
    L’originalité d’Escales Maritimes tient surtout à la qualité (et la compétence) de ceux qui y contribuent ou le commentent. Si vous avez un billet à nous proposer : bienvenue à bord…
    Amicalement.

    Escales Maritimes

  6. 6 Henri Bourdereau 21 août 2014 à 17:48

    Heureusement que l’exemplaire 1957 du Médecin de Papier qui figure en photo n’avait aucun rapport avec les « recettes » figurant dans le texte historique…. Dans les années 60 le MdP était très à jour des médications modernes accessibles avec l’armoire à pharmacie du bord (pénicilline, analgésiques, matériel pour sutures, etc…)
    Quant à l’évocation des appels médicaux ou d’urgence via Saint Lys Radio, pas d’accord du tout. Même dans des cas difficiles nous on nous mettait en contact avec des internes du CHU de Toulouse parfaitement au courant de l’environnement maritime et des possibilités du bord tant humaines que matérielles.Et n’oublions pas que sans remonter aux voiliers long-courriers dans ces années là encore fréquemment des traversées d’un mois ou plus.

  7. 7 Nicoledl 21 août 2014 à 18:50

    Ce serait drôlement sympa que tous ces marins nous racontent en effet des anecdotes, et la façon de vivre sur les différents bateaux…merci d’avance !

  8. 8 sylvester 22 août 2014 à 12:37

    Par contre dans les années 70/90 nous avions un livre rouge a l’infirmerie qui était un peu notre bible , interrogatoire du malade , odeur , superficie de la brulure par exemple , mais j’ai un trou de mémoire et ne me rappelle point du titre de ce célèbre « best seller  » que nous n’aimions pas ouvrir et qui ne se lisait pas de la même manière qu’un roman du 18 IIème . Qui peut retrouver son titre

  9. 9 Claude Briot 22 août 2014 à 17:21

    Internet et Gallica nous permettent d’en savoir un peu plus sur l’origine de cette appellation « Le Médecin de Papier ». La première édition de l’ouvrage imprimé du Docteur A.J. Monnier date de 1948 – Francis Roger lieutenant sur le 3-mâts Général-Neumayer de chez Bordes cite deux fois le médecin de papier dans son manuscrit en 1911 – J. Ferrier auteur d’une brochure parue à Paris en 1867 chez Ballière, intitulée « .Des lazarets, des quarantaines et de la conférence internationale pour l’organisation d’un service sanitaire en Orient » écrit que les marins ont donné le nom de médecin de papier à la petite brochure jointe à chaque coffre à pharmacie embarqué à bord des navires – Yannick Romieux Docteur en Pharmacie s’est intéressé aux chirurgiens navigants de la Compagnie des Indes et à la pharmacopée embarquée sur ces navires a écrit de son côté qu’on pouvait situer l’origine du médecin de papier au milieu du XVIIIe avec la parution à Marseille, en 1766 d’un ouvrage d’un certain Mauran titré « Avis aux gens de mer sur la santé » – Portez-vous bien.

  10. 10 Claude Briot 31 août 2014 à 15:24

    Pour répondre à Sylvester, en navigant sur le toile, j’ai trouvé le titre du manuel en question. Il s’agit de « Premiers soins à bord » de P.M. Bourdeaux et Dr R. Gauthier publié aux Editions Maritimes et d’Outre-Mer en 1967. Sa couverture est rouge en effet. Prenez soin de vous.

  11. 11 sylvester 31 août 2014 à 18:45

    Merci Mr Briot de me rafraichir la mémoire


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