Les escales du banc des menteux

image001• Où Kerdubon fait la connaissance de l’Ankou. Les maîtres pont et machine, le premier graisseur ainsi que l’électricien, mangeaient en silence, n’entendant rien du grondement permanent de la bécane. Bruits de mandibules, slurps des lèvres qui aspirent le contenu des pattes, frappements des opinels ou pradels qui brisent les pinces des araignées. « Novice, va donc à la cuisine redemander de la mayonnaise… tu n’vois pas que l’bol est vide ?… Job, passe-moi le « rouche » !… La carafe de vin circule, les verres sont remplis, puis vidés cul sec au fur et à mesure. Dans son Alsace natale, le second avait entendu bien des légendes, mais la Bretagne qu’il découvrait sur les cargos depuis déjà plus de dix ans, avait dépassé tout ce qu’aurait pu imaginer un conteur professionnel ! Le Pacha quant à lui, en riait aux éclats, de sa grande gueule de bordelais originaire des Bacalans. « Novice, va chercher la suite dame !… ordonna le bosco (maître d’équipage).
– Cela avait débuté il y a trois jours, à minuit pour être précis. Le bosco, le charpentier et Le Souarn affolés avaient frappé chez le second. « captain’… captain !… On vient de voir l’Ankou et sa charrette sur le panneau de la cale quatre ! C’est comme l’annonce de notre mort ! 
– Vous êtes soûls !
– Non gast donc!… On est pas bu !
– Alors vous êtes fous !… Bon allons voir ! » Ils débouchèrent de la coursive dans le crachin. Ce dernier adoucissait les formes, estompant dans la nuit les contours des objets non éclairés directement par les 6 ampoules des « cargos » éclairant le pont principal et son chargement hétéroclite.
– Vous voyez bien que le panneau quatre est entièrement recouvert des caisses de la pontée ! Il n’y a pas de place pour une charrette ! ». 
– Depuis la télé, la Bretagne est moins superstitieuse !… Affirma Erwan du banc des menteux qui savait de quoi il parlait !
– On quitta Brest encore écrasée sous les décombres où planait le véritable fantôme de Barbara fin des années 49. On contourna Ouessant, et nous remontions la Manche. Le ciel était couvert, et la nuit d’encre. Au loin devant, on devinait le balai du phare des Casquets. L’air était frais, aussi les portes de la passerelle étaient fermées. Cloarec était à la barre. Kelloch, un autre matelot, veillait à tribord sur l’aileron. Le second était de quart, et il se tenait un peu en retrait non loin de la porte de la chambre des cartes. La passerelle était silencieuse. Soudain, une longue silhouette blanche apparut à l’aileron bâbord. Les hommes paralysés tournèrent le regard vers elle, comme attirés par cette sorte d’ectoplasme. Une sueur froide coulait dans les dos. Le fantôme fit glisser la porte bâbord de la passerelle, et pénétra à l’intérieur, manches flottantes en avant, il se dirigea vers l’homme de barre. Cloarec abandonna précipitamment celle-ci, tandis que la blancheur sépulcrale à peine éclairée par les reflets de la lampe du compas, s’immobilisa… comme surprise. Le second figé par l’effroi et la crainte collective qui l’avait gagné, se retourna vivement et alluma l’éclairage passerelle.
– Mohammed !… Que tu fais là ? » Le chauffeur originaire de Djibouti, au visage noir comme du charbon vêtu de sa grande djellaba blanche et immaculée, souriait.
– Faisait trop chaud dans la cabine… mon capitaine !… Alors Mohammed monté ici pour le frais de l’air ! »… L’éclat de rire général qui suivit les décontracta, et leurs tripes se dénouèrent. L’obscurité fut rétablie. Le chauffeur comprit encore moins… décidément se dit-il… « les blancs ont des drôles de manières » !
– Tel est beaux Messieurs, mon rapport des paroles sépulcrales de Kerdubon.
Signé : Planchet

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