Quand le devoir de mémoire écoute notre silence

• Carte postale du Québec – Capitaine Walsh – Surintendant du service transatlantique du C.P.R. Montréal : L’Empress of Ireland, arrêté dans la brume a été frappé par le charbonnier Storstadt.
Signé Kendall. (29 mai 1914)
Quatorze mots, quatorze minutes pour disparaître par quarante mètres de fond à quatre milles au large de Sainte-Luce, 1 012 victimes, cent ans de froide et noire solitude sous-marine. Et moi, bientôt un mois à tourner autour de ce billet commémoratif, vu l’importance de l’accident sur notre Mer à nous, pour décider de l’écrire ou non, mais en cherchant d’abord la réponse à deux questions : pourquoi ? et comment ?
– Pourquoi ? Pour contribuer à empêcher la construction d’Oasis 3, qui portera 7 600 personnes ? Au nom de quel principe devrions-nous nous souvenir des commerciales affaires empressées d’un Titanic lancé à pleine vapeur dans un champ de glace, alors qu’un Sewol flotte encore entre deux eaux, surchargé de marchandises et de victimes ? Par quelle incohérence le 29 mai 1964, date du cinquantenaire du naufrage d’Empress of Ireland, est-il une date fantôme de l’histoire du Québec ? Dans ce même registre de souvenirs dissonants, au regard des fanatiques qui portent aujourd’hui leur sale bêtise jusque dans les lycées de filles au Niger, que réussissons- nous, tous les 6 juin quelque chose, en commémorant l’assaut de trois-cent-mille hommes sur les plages de Normandie contre la folie communicative d’un seul ? Pourquoi commémorer ?
– Comment ? Sous quel vent aborder la relation de cet accident ?
– Historiquement ? en racontant par le détail chronologique la plus grande catastrophe de l’histoire maritime du Québec et du Canada ?
– Maritimement ? en détaillant les manœuvres incertaines et controversées des marins, tous aveugles dans le brouillard nocturne ?
– Techniquement ? en expliquant comment le Storstadt aurait dû faire davantage pour rester emboîté dans la coque d’Empress, afin d’empêcher le Saint-Laurent en entier de s’engouffrer dans cette brèche, ouverte au plus faible de la coque ?
– Météorologiquement ? en questionnant ce que faisait ce banc de brouillard opaque à cet endroit à ce moment dans une nuit pourtant claire ?
– Héroïquement ? en relatant quelques-uns des actes de bravoure que l’histoire a bien voulu conserver dans sa mémoire ?
– Tragico-mélancoliquement ? en notant que seuls quatre enfants survivront, parmi les cent-trente-huit embarqués ? Comment ?
• Beaucoup trop de phrases s’écriront et de paroles se prononceront ces semaines-ci sur le tragique naufrage d’Empress of Ireland, alors que le drame tient tout entier dans ces quatorze mots du capitaine Kendall à son supérieur. Ce dont nous avons surtout besoin ce 29 mai, c’est de silences recueillis pour tous les disparus de l’océan, en tout temps, et aussi d’édifiante réflexion sur cet indésirable mais implacable état de la mer et sur la diversité des causes des accidents maritimes.
Au final, je n’écrirai pas ce billet de commémoration : les yeux effarés de 1 012 victimes, plus des deux-tiers des passagers, lisent par-dessus mon épaule et ça me paralyse de tristesse.
Alain Boucher, le rédacteur

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