L’ivresse du sac maritime

naufrage 9Dans les derniers siècles du précédent millénaire, le petit peuple des rivages est accablé par une disette endémique. En certaines régions – Bretagne notamment – la pêche ne suffit plus à nourrir les pauvres qui survivent aux frontières de la famine. Pour ne pas mourir de faim, ils sont prêts à tout ; travailler dur, bien sûr, se risquer aux pêches dangereuses, prélever le goémon les jours de grand frais, mais aussi, user de leur « droit de bris », privilège qu’ils revendiquent depuis la nuit des temps. En d’autres mots, ils se font volontiers pilleurs d’épaves. Le droit de bris est un usage considéré comme sacré, selon lequel ce que rejette la mer appartient au premier qui le trouve. Ce droit prime la loi, le clergé ferme les yeux, on prie pour implorer le bris… Sur les côtes « oubliées de Dieu mais bénies des naufrages », lorsque la tempête se lève les gens ne dorment plus, ils guettent. Et quand un bâtiment se jette à la côte, le village s’éveille au cri terrible, « au bris, au bris ! » annonçant à tous la bonne fortune. Par les nuits sauvages, des hordes dévalent les grèves, armées de crocs et de haches, cernent le bâtiment éventré, le dépouillent, le démembrent, détroussent l’équipage, dans les délires de l’ivresse (les barriques sont saisies les premières !). C’est l’horreur et l’allégresse du sac maritime où tout est bon à prendre. Il court beaucoup d’histoires sur ces nuits furieuses où la peau d’un homme ne vaut guère plus que ses souliers. « Au bris, au bris ! » Dans les chaumières, à voix basse, on parle aussi de doigts coupés parce que la bague tarde à venir, d’oreilles fendues pour quelque perle fine, de cadavres détroussés, mutilés, et – qui peut jurer le contraire ? – de meurtres occasionnels. « Au bris, au bris !… » En se laissant aller, on imagine ces fêtes barbares auxquelles femmes et enfants participent, les regards incendiés par l’alcool, les cris de rage et de victoire, cette frénésie de dérober ce qui, pour une fois, ne coûte rien ! Alors, à la lueur des torches, ils entrent dans l’eau jusqu’au ventre et crochent tout ce qu’ils y trouvent. Personne ne rentre sans butin, les moins chanceux reviennent avec des prises dérisoires, un aviron, un bouton de vareuse, une cuillère, un tronçon de cordage… La folie du bris est sans limite. Aujourd’hui, moralistes, on s’interroge : toutes ces horreurs pour quoi ? Pour la fête, l’orgie, bien sûr, mais pas seulement ; à mon avis c’est surtout pour croire un instant, juste un instant, à une vie moins féroce. On n’approuve pas, mais on comprend…
Aramis

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2 Responses to “L’ivresse du sac maritime”


  1. 1 Criss 12 mai 2014 à 21:53

    Le sujet inspire réflexion et recul. Les temps changent et les mentalités évoluent. Il ne faut pas porter de jugement « d’ aujourd’hui », avec nos mentalités sur les faits évoqués avec des mœurs et des conditions de vie « d’ hier ». On peut cependant penser que si la conclusion de l’ article est correcte – besoin de croire à une vie moins féroce – il convient peut être d’ y adjoindre une constante temporelle liée à cette difficulté à vivre: la blessure morale ou physique. Voir à ce sujet le livre remarquable de Jean Hougron « Les Humiliés » dont le propos traverse les lustres sans perdre son actualité.

  2. 2 Yvon Perchoc 13 mai 2014 à 15:58

    Et pourtant, quelques décennies plus tard, ce même ‘petit peuple des rivages’, à peine moins dénué, donnera des équipages de canot de sauvetage héroïques ?
    Certes, on ne dédaignera pas encore quelques madriers ou demi-muids venus à la côte, mais auparavant tout aura été mis en œuvre pour assister généreusement un équipage en détresse.
    Quel changement de mentalité !

    Y. Perchoc


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