Le voyage maritime de l’obélisque, ou la malédiction du pharaon (suite et fin)

image001Troisième épisode : Enfin Paris
Sur le quai, face à la Chambre des députés, les visites se succèdent. Soudain un cri : « Un homme à la mer » (re-sic). C’est Geoffroy de Saint-Hilaire, président de l’Académie des Sciences, qui se débat dans l’eau. Geoffroy, un scientifique rêveur, est aussi un spécialiste de la chute à l’eau. La même mésaventure lui est arrivée sur l’Alceste alors qu’il accompagnait Bonaparte en Egypte. Malédiction des pharaons sans doute !
Pour en conjurer une autre (malédiction) Louis-Philippe accepte finalement que l’obélisque soit érigé sur le lieu même où fut guillotiné son parrain Louis XVI, place de la Concorde, haut lieu des exécutions de la Révolution.
Contrairement aux instructions de Champollion, le piédestal – aussi lourd que l’obélisque lui-même et d’un seul bloc lui aussi – était resté en Egypte. Il en fallait un autre de granit également. C’est aux Bretons qu’on le demanda. Ils le firent humblement en cinq morceaux et se gardèrent d’y reproduire les babouins nus, aux sexes obscènes qui figuraient sur l’original.
Pour aller chercher le piédestal en Bretagne, le Louxor est à nouveau sollicité. On débarrasse la cale de son obélisque et on le couche sur le quai parisien avec précaution mais sans aucune espèce de protection. Des amateurs d’Egypte ancienne viendront y prélever au burin quelques petits souvenirs.
Pour ériger le nouveau monument, Lebas – polytechnicien mais ça ne suffit pas toujours – va copier sur l’architecte Fontana qui, en 1586, à Rome avait audacieusement déplacé l’obélisque de la place Saint-Pierre – 25 m de hauteur quand même – pour faire plaisir au Pape. Il faut reconnaître que le Pape y avait mis du sien en célébrant deux messes pour la réussite de l’opération.
Dans une cavité au sommet du piédestal, furent placées quelques anciennes monnaies d’or et d’argent ainsi que deux médailles à l’effigie de Louis-Philippe Iᵉᴿ (et dernier). L’érection pouvait désormais commencer.
Ultime outrage à la mémoire de Pharaon, on ne put positionner les quatre angles de l’obélisque sur les quatre point cardinaux. Il fallait impérativement que l’une des faces soit dans l’axe de la perspective historique des Champs Elysées, or celle-ci est décalée de 26° par rapport à l’axe Est/Ouest.
La machine à vapeur prévue pour remplacer la force des bras sombre, dès son premier essai, dans le ridicule et les ricanements. Ce sont les artilleurs, au cabestan, qui soulèveront l’énorme bloc. 350 sont répartis sur les barres, prêts à peser dessus au son de la marche lente des clairons.
Louis-Philippe et sa cour se dissimulent derrière les baies vitrées du balcon de l’Hôtel de la marine, attendant d’être assurés du succès de l’opération pour sortir et se faire acclamer.
C’est à midi, alors que l’on est au deux tiers de la verticalité, que le roi se décide enfin à se montrer. Aucun représentant de l’Egypte n’est au balcon.
Lebas demande alors de mesurer la distance de l’arête inférieure de l’obélisque au piédestal. Stupeur, c’est 110 cm, on en attendait au maximum 95. Trois quart d’heures sont alors perdus, roi impatient, foule palpitante et cordages en limite de rupture, à modifier fébrilement tout le dispositif pour se rendre compte que le charpentier qui a pris la mesure, un peu ému sans doute, s’est trompé.
A 14 h 30 enfin, soulagement, murmures dans la foule, puis applaudissements. Louis-Philippe se découvre pour saluer le pavillon national que le matelot de première classe Morel vient de déployer au sommet de l’obélisque.
Nous venions de réussir ce que les Romains avaient fait à quatre reprises dans leur bonne ville de Rome en 37 avant J.C. Mais c’est promis-juré, on ne recommencera plus.
Francis Bergerac
• Image – Erection de l’obélisque – Place de la Concorde – 25 Octobre 1836.

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2 Responses to “Le voyage maritime de l’obélisque, ou la malédiction du pharaon (suite et fin)”


  1. 1 COKELUNDE 26 mars 2014 à 10:42

    Récit palpitant : BRAVO !
    Félicitations

    JP L

  2. 2 Nicoledl 27 mars 2014 à 09:30

    Merci de ce récit, vivant et plein d’anecdotes qui rend l’Histoire attrayante !


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