Sardine : de la lutte des classes à la mise en boîte

image001Si on n’avait pas de pétrole en France à l’époque des deux dernières guerres encore avait-on de la sardine. Elle était le carburant protéinique des poilus de la grande guerre et elle nous fit passer le cap des pénuries alimentaires. L’intérêt stratégique du petit poisson était si élevé que l’on s’interrogeait en haut lieu pour savoir s’il ne fallait pas classer les conserveries en sites protégés.
Cette situation fit naturellement de la sardine l’enjeu de rapports de force et de conflits. Pour avoir une idée de la lutte inégale entre les pêcheurs et les conserveurs (ou usiniers), il suffit d’imaginer les scènes de ménage qui se déroulaient dans la maison du pêcheur :
– Le pêcheur : En colère, il vient de jeter sa pêche à l’aplomb du quai car le conserveur lui en offre un prix de misère.
– La Penn Sardin (1), sa femme qui emboîte à la conserverie, vient simultanément de perdre son maigre salaire.
De cet antagonisme de base, la sardine se fiche pas mal. Elle l’aggrave ou l’adoucit au gré de ses migrations. Mais pour les pêcheurs, que la sardine soit abondante ou rare, la misère est toujours la même, c’est l’usinier qui en ajuste le cours. Comble de l’ironie, une pêche médiocre a toujours un meilleur rapport.
La première des guerres entre pêcheurs et usiniers fut la guerre des sennes (ou bolinges), Ces vastes filets tournants à l’efficacité redoutable (rendement 8 fois supérieur aux filets classiques) auraient conduit, selon les pêcheurs, à l’effondrement du cours de la sardine et à l’épuisement de la ressource. Les sennes auraient de plus accentué la concentration vers les gros armateurs et paupérisé la pêche artisanale. Ils sont contre et les font interdire. Les pêcheurs, en s’autolimitant viennent d’inventer les quotas.
De bras de fer en bras de fer (2), les pêcheurs refusant de pêcher et les usiniers refusant d’acheter la sardine, on arrive enfin en 1934 à un accord fixant un prix minimum. En contrepartie les pêcheurs s’engagent à utiliser les sennes si la production est insuffisante ce qu’en réalité ils ne firent pas. Cet affrontement mortifère tua littéralement l’industrie de la conserve qui ne vivait plus à l’aube de la deuxième guerre que grâce à des subventions. Les concurrences espagnole, portugaise et même américaine qui avaient moins de scrupules avec les techniques de pêche récupéra les marchés.
L’étonnant dans ces luttes était que l’on redoutait l’abondance plus que la pénurie. La sardine l’a si bien compris, qu’elle est définitivement partie ! Ecoutons une dernière fois l’imprécation du recteur de Douarnenez pour nous faire une idée de cette drôle d’époque : « Vous avez fui les bancs de l’Église alors les bancs de sardines ont fui la côte. »
Fermer le ban !
Francis Bergerac
PS.- Dans l’esprit de ce billet, je recommande la lecture du remarquable ouvrage de Jean-Claude Boulard : L’épopée de la sardine – EMOM.
(1)  » Tête de sardine « , ainsi désignait-on les ouvrières des conserveries.
(2) Ce sont des grèves violentes avec intervention de l’armée.

1 Response to “Sardine : de la lutte des classes à la mise en boîte”


  1. 1 LIVORY Pierre 4 mars 2014 à 15:36

    A noter aussi l’excellent ouvrage de Anne-Denes MARTIN
    « Les Ouvrières de la Mer »
    Prix Henri-Queffélec du Livre maritime, 1994
    Ed. L’Harmattan
    Téléfilm de Roger Gicquel sur Fr3, en janvier 1995


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