Olivier Misson, le pirate noble… et communiste !

image001« De tous les hommes il est celui qui sabordait les navires et coupait les gorges de la plus élégante manière ».
Byron
• Rien n’illustre mieux le clair-obscur de l’âme humaine que l’aventure de Misson. Dans un monde de pirates, celui-ci, de noble origine, peut être qualifié de pirate poli. A son bord les gros mots sont interdits car « ils souillent le langage de Dieu ». Les forbans qu’il entraîne avec lui s’aiment, se respectent et partagent équitablement toutes les prises. Et pourtant, Misson est un authentique pirate, il arraisonne, tue et pille avec ardeur, mais toujours de la manière la plus courtoise. Sur son navire le Victoire on débat de tout, y compris des méfaits de la violence lorsque l’on vient d’occire quelques officiers des navires de rencontre. Dans l’éthique des pirates et de Misson en particulier, il s’agit autant de capturer le butin que de libérer les matelots asservis. Au pavillon noir des pirates se substitue bientôt le pavillon blanc  sur lequel flottent les mots Par Dieu et la Liberté.
• Misson est resté dans l’Histoire pour avoir fondé la république de Libertalia. Située à Madagascar, au fond de la baie de Diego Suarez, celle-ci se voulait être le creuset d’une nouvelle humanité définitivement débarrassée des rapports de domination. Concrétiser un rêve utopique n’était pourtant pas son intention originelle. En s’établissant dans ce havre paradisiaque, il ne cherchait qu’un lieu de retraite où ses marins pourraient finir leur vie heureux et protégés.
Libertalia est un saisissant exemple d’incohérence dans la cohérence. Cette jeune république à l’exigence démocratique, égalitaire et même libertaire est fondée sur des règles et interdits issus de longues concertations. Leur énumération en serait fastidieuse.
A Libertalia, le socialisme est pointilleux. Aucune haie ne sépare les lopins de terre et l’argent est conservé dans une caisse commune. Fait rare pour une époque qui connaît l’esclavage, on décrète l’égalité entre toutes les races. Aux repas pris en commun, les tables sont multiraciales. On s’appelle « Frères ».
A cet effort d’homogénéisation sociale, la langue n’échappe pas – Misson crée une espèce d’esperanto des tropiques – les mœurs n’ont plus d’ailleurs : après avoir prôné la chasteté absolue, objectif sans doute trop difficile à tenir dans ce coin de paradis, on décrète la polygamie totale conforme au principe de liberté et à la douceur de vivre au pays des nouveaux Thélémites.
• Evidemment, tout cela est plus facile (mais ne va pas de soi) quand l’on vit dans l’abondance. Les affaires vont bien et la nouvelle colonie s’enrichit de prises portugaises substantielles tandis qu’un pirate hollandais Tom Tew rejoint Misson avec ses propres trésors de guerre. Des fortins et batteries préviennent la jeune république de toute attaque venant de la mer et renforcent le caractère inexpugnable de ce territoire « emprunté » aux autochtones.
Comment cette synthèse improbable entre le noir de la piraterie et le blanc de l’utopie sociale se termina-t-elle ? Pas comme on pourrait le penser par une implosion de ce laboratoire d’un monde nouveau, mais par une invasion indigène qui en détruisit les fondements. L’attaque vint de la terre, ils ne l’avaient pas prévue. Pouvaient-ils même imaginer que les bons sauvages, comme on disait alors, les repoussent à la mer ?
Aujourd’hui, il ne reste plus de traces de Libertalia. Misson s’échappa sur un sloop et périt en mer dans le golfe de Guinée, tandis que Tew reparti en pirate mourut comme tel dans un dernier combat.
Tout cela se passa autour de 1690, cent ans avant notre propre révolution.
Francis Bergerac
PS.-  Principale source de cet article : Daniel Defoë – The History of the most notorious pirates publié sous le pseudonyme de Capitaine Johnson en 1726. L’ensemble des biographies des 35 pirates présentées par Defoë ont été validées par les historiens. Sauf celle d’Olivier Misson qui demeure encore aujourd’hui, faute de preuves historiques, plus incertaine. Il n’y a cependant aucune raison de penser qu’elle ne soit pas aussi fondée que les autres. La tradition malgache confirme l’existence de Libertalia mais la situe à Maroantsetra dans la baie d’Antongil. 

6 Responses to “Olivier Misson, le pirate noble… et communiste !”


  1. 1 cornou Georges 24 janvier 2014 à 20:26

    Libertalia a -t-elle réellement existé?c’est contesté et il semblerait qu’il y a pas mal de contre-preuves ?

  2. 2 escales maritimes 25 janvier 2014 à 09:28

    Salut Georges. C’est bien ce que dit Francis Bergerac. Mais l’histoire est si belle…
    Amitiés.

    M D

  3. 3 Francis Bergerac 25 janvier 2014 à 12:43

    C’est vrai, l’existence de cette république est contestée. Mais pour extraordinaire qu’elle soit, cette histoire est pour l’époque assez banale voire ordinaire. Les pirates avaient inventé cent ans avant la révolution française la démocratie radicale (radicale au sens de terreur). Misson souhaitait trouver un lieu où mettre à l’abri sa communauté (une résidence de retraite en quelque sorte) et lui éviter la potence. Dans cette colonie, il a naturellement appliqué les principes démocratiques déjà largement rôdés dans toutes les communautés de pirates. D’une certaine manière on peut dire que toutes les colonies pirates aux Bahamas, à l’île de la Tortue, dans les Mascareignes etc.. étaient des utopies à l’image de Libertalia. C’est l’utopie pirate qu’il serait intéressant de présenter.

  4. 4 DUPUY 25 janvier 2014 à 15:41

    Une émission complète de « thalassa » a été consacrée à « Libertalia » .
    Pour autant que je me souvienne, il n’y avait pas de conclusions formelles , mais les vestiges retrouvés sur place, qu’ils soient terrestres ou sous-marins indiquent que « quelque chose » a bel et bien existé, ainsi que quelques archives qui existent toujours …

  5. 5 Misson de Saint-Gilles Alan-Michel 13 avril 2015 à 01:41

    Cette histoire tourne au vaudeville, tant que la famille misson de notre capitaine n’aura pas ete formellement identifiee le personnage restera aleatoire. Il existe plusieurs familles misson en france, angleterre belgique plus les eparpillees. De quoi travailler le sujet qui va d’olivier a jacques toujours misson

  6. 6 J-Claude Lecoq 28 décembre 2016 à 19:50

    Tew « l’armateur » de New Holland(New York) n’est pas une légende, il témoigne de son association avec Misson!.., Ste Marie, baie d’Antongil, fort possible, c’est là que Le Vasseur « La Buse » s’était réfugié, avant de se laisser capturer..un voyageur malgache y mentionne aussi « la Victoire », bateau abandonné de Misson?…


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